Le vent s’était calmé et j’avais cessé de psalmodier rageusement. Mais le silence ne s’installa pas pour autant dans la tente.
Au milieu de la nuit, Bella commença à marmonner dans son sommeil. J’en conçus tout d’abord un brin de jalousie car ces moments d’intimité, qui revêtaient pour moi une délicieuse sensualité, m’appartenaient exclusivement. Jacob était bien la dernière personne avec qui j’avais envie de partager cela.
Puis elle prononça mon prénom plusieurs fois et mon orgueil se rengorgea de cette évidence jetée aux oreilles de Jacob. Il pouvait s’agiter en tous sens et élaborer des plans foireux pour m’éloigner, c’est de moi dont elle rêvait. Il lui fallut sans doute une bonne dose de patience pour supporter que la fille qu’il serrait amoureusement dans ses bras chuchote le nom d’un autre.
Cela m’amusa beaucoup mais ma jubilation fut de courte durée. Bella allait m’asséner un coup d’autant plus violent que je ne l’attendais pas. Après un bref moment de silence, elle balbutia des paroles incompréhensibles, même pour mon oreille entrainée. Seuls deux mot se détachèrent distinctement : « Jacob, mon Jacob ».
La falaise, si elle s’était écroulée sur moi, ne m’aurait pas assommé plus brutalement. Jacob exultait pendant que je ramassais les lambeaux des mes certitudes. L’avenir tout tracé changeait à nouveau.
Un gouffre sans fond s’ouvrit devant moi alors que des dizaines de voix prenaient mon esprit d’assaut : « elle ne pense pas ce qu’elle dit », « bien sûr que si, elle l’aime, ça crève les yeux », « elle aura une explication valable à son réveil », « Tu vas la perdre », « c’est toi qu’elle veut malgré tout », « débarrasse-toi de lui », « elle va devenir ta femme », « tu ne lui apportes pas ce qu’elle désire », « lâche-toi un peu, Edward ! »… Silence ! Taisez-vous ! Fermez-la !
Mon corps de glace n’avait pas bougé d’un pouce malgré ce délire schizophrénique et je réussis, par un effort surhumain, à faire le vide dans ma tête. Je ne devais plus y penser, pas tant que la vie de Bella serait en danger.
A partir du moment où Jacob s’endormit, je pus enfin trouver un peu de sérénité et réfléchir sur la journée qui nous attendait. Lui-même y songeait inconsciemment car ses rêves furent traversés de scènes belliqueuses où les loups gardaient toujours le beau rôle.
Nous étions prêts au combat et je n’éprouvais pas d’appréhensions particulières. Il m’était tout de même difficile d’imaginer que les autres se battraient sans moi. Mes instincts de prédateur n’étaient pas assez profondément enfouis pour que je me réjouisse de rester à l’écart. Je voulais tuer Victoria moi-même, et laisser cette possibilité à Jacob m’irritait au plus haut point.
Autant que m’irritait, à la lumière du jour, le spectacle que j’avais sous les yeux depuis des heures. Les bras de Jacob enserraient Bella dans le sac de couchage. Il était allongé sur le flanc droit - ce qui ne l’avait pas empêché de ronfler comme un gros chien pendant la nuit- et ramenait d’autorité le visage de Bella contre son torse nu. J’avais fixé la scène assez longtemps pour en connaitre les moindres détails. Même si je fermais les yeux, elle m’apparaissait comme une sorte de persistance rétinienne dont je ne me libérais pas.
Les cheveux dénoués de Bella couvraient le bras du Quileute tandis que son souffle entre ses lèvres entrouvertes caressait sa poitrine. Elle avait posé l’une de ses mains sur son cœur à lui, un cœur chaud et vivant, qui battait régulièrement. Je devinais que leurs jambes se mêlaient car le genou de Bella apparaissait en relief sous le tissu molletonné. L’idée que leurs pieds nus se touchaient m’était insupportable : c’était pourtant un contact anodin mais qui prenait dans mon esprit un sens symbolique que je ressassais indéfiniment.
Quand finirais-je de me faire du mal à loisirs ? Je n’avais de cesse de respirer avec véhémence l’air de la tente pour démêler l’odeur de Bella de celle de Jacob. Mais elles étaient intimement liées ce qui me répugnait à bien des égards. Une souffrance silencieuse me tenait les entrailles et, en bon masochiste qui se respecte, je prenais grand soin de l’entretenir.
Bella releva enfin la tête et tenta d’échapper à l’étreinte tentaculaire qui la maintenait immobile. Mon regard fixe rencontra ses yeux à peine libérés du sommeil. Ses joues roses balayées par quelques mèches rebelles me rappelèrent pourquoi je supportais cette épreuve.
- La température a-t-elle augmenté dehors ? Chuchota-t-elle.
- Oui. Je ne crois pas que le radiateur sera nécessaire aujourd’hui.
Allez, ouste, au panier, Jacob !
Bella tenta d’ouvrir la fermeture éclair du sac de couchage mais l’autre resserra instinctivement ses bras pour le retenir contre lui. Cette scène était somme toutes assez drôle.
- Au secours ! Souffla Bella.
- Dois-je lui arracher les bras ? Proposais-je en plaisantant, afin qu’elle ne se doute pas de l’envie réelle que j’éprouvais.
- non merci. (Elle avait dû comprendre quand même !). Contente-toi de me libérer. Je vais crever de chaleur.
En un bond, je fus à côté d’elle et ouvris le duvet. Le corps endormi de Jacob, libéré de la gangue qui le retenait, roula lourdement sur le sol.
- Hé ! Ronchonna-t-il en soulevant les paupières.
Alors que Bella tentait de s’extirper de son étreinte, il se jeta sur elle comme un sauvage. Mes belles résolutions de la nuit s’évanouirent d’un coup : j’empoignai je ne sais quelle partie de son anatomie et l’envoyai valser contre la paroi de la tente.
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