Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 00:44

Le vent s’était calmé et j’avais cessé de psalmodier rageusement. Mais le silence ne s’installa  pas pour autant dans la tente.

            Au milieu de la nuit, Bella commença à marmonner dans son sommeil. J’en conçus tout d’abord un brin de jalousie car ces moments d’intimité, qui revêtaient pour moi une délicieuse sensualité,  m’appartenaient exclusivement. Jacob était bien la dernière personne avec qui j’avais envie de partager cela.

            Puis elle prononça mon prénom plusieurs fois et mon orgueil se rengorgea de cette évidence jetée aux oreilles de Jacob. Il pouvait s’agiter en tous sens et élaborer des plans foireux pour m’éloigner, c’est de moi dont elle rêvait. Il lui fallut sans doute une bonne dose de patience pour supporter que la fille qu’il serrait amoureusement dans ses bras chuchote le nom d’un autre.

            Cela m’amusa beaucoup mais ma jubilation fut de courte durée. Bella allait m’asséner un coup d’autant plus violent que je ne l’attendais pas. Après un bref moment de silence, elle balbutia des paroles incompréhensibles, même pour mon oreille entrainée. Seuls deux mot se détachèrent distinctement : « Jacob, mon Jacob ».

            La falaise, si elle s’était écroulée sur moi, ne m’aurait pas assommé plus brutalement. Jacob exultait pendant que je ramassais les lambeaux des mes certitudes. L’avenir tout tracé changeait à nouveau.

            Un gouffre sans fond s’ouvrit devant moi alors que des dizaines de voix prenaient mon esprit d’assaut : « elle ne pense pas ce qu’elle dit », « bien sûr que si, elle l’aime, ça crève les yeux », « elle aura une explication valable à son réveil », « Tu vas la perdre », « c’est toi qu’elle veut malgré tout », « débarrasse-toi de lui », « elle va devenir ta femme », « tu ne lui apportes pas ce qu’elle désire », « lâche-toi un peu, Edward ! »… Silence ! Taisez-vous ! Fermez-la !

            Mon corps de glace n’avait pas bougé d’un pouce malgré ce délire schizophrénique et je réussis, par un effort surhumain, à faire le vide dans ma tête. Je ne devais plus y penser, pas tant que la vie de Bella serait en danger.

            A partir du moment où Jacob s’endormit, je pus enfin trouver un peu de sérénité et réfléchir sur la journée qui nous attendait. Lui-même y songeait inconsciemment car ses rêves furent traversés de scènes belliqueuses où les loups gardaient toujours le beau rôle.

            Nous étions prêts au combat et je n’éprouvais pas d’appréhensions particulières. Il m’était tout de même difficile d’imaginer que les autres se battraient sans moi. Mes instincts de prédateur n’étaient pas assez profondément enfouis pour que je me réjouisse de rester à l’écart. Je voulais tuer Victoria moi-même, et laisser cette possibilité à Jacob m’irritait au plus haut point.

            Autant que m’irritait, à la lumière du jour, le spectacle que j’avais sous les yeux depuis des heures. Les bras de Jacob enserraient Bella dans le sac de couchage. Il était allongé sur le flanc droit - ce qui ne l’avait pas empêché de  ronfler comme un gros chien pendant la nuit- et ramenait d’autorité le visage de Bella contre son torse nu. J’avais fixé la scène assez longtemps pour en connaitre les moindres détails. Même si je fermais les yeux, elle m’apparaissait comme une sorte de persistance rétinienne dont je ne me libérais pas.

            Les cheveux dénoués de Bella couvraient le bras du Quileute tandis que son souffle entre ses lèvres entrouvertes caressait sa poitrine. Elle avait posé l’une de ses mains sur son cœur à lui, un cœur chaud et vivant, qui battait régulièrement. Je devinais que leurs jambes se mêlaient car le genou de Bella apparaissait en relief sous le tissu molletonné. L’idée que leurs pieds nus se touchaient m’était insupportable : c’était pourtant un contact anodin mais qui prenait dans mon esprit un sens symbolique que je ressassais indéfiniment.

            Quand finirais-je de me faire du mal à loisirs ? Je n’avais de cesse de respirer avec véhémence l’air de la tente pour démêler l’odeur de Bella de celle de Jacob. Mais elles étaient intimement liées ce qui me répugnait à bien des égards. Une souffrance silencieuse me tenait les entrailles et, en bon masochiste qui se respecte, je prenais grand soin de l’entretenir.

            Bella releva enfin la tête et tenta d’échapper à l’étreinte tentaculaire qui la maintenait immobile. Mon regard fixe rencontra ses yeux à peine libérés du sommeil. Ses joues roses balayées par quelques mèches rebelles me rappelèrent pourquoi je supportais cette épreuve. 

- La température a-t-elle augmenté dehors ? Chuchota-t-elle.

- Oui. Je ne crois pas que le radiateur sera nécessaire aujourd’hui.

            Allez, ouste, au panier, Jacob !

            Bella tenta d’ouvrir la fermeture éclair du sac de couchage mais l’autre resserra instinctivement ses bras pour le retenir contre lui. Cette scène était somme toutes assez drôle.

- Au secours ! Souffla Bella.

- Dois-je lui arracher les bras ? Proposais-je en plaisantant, afin qu’elle ne se doute pas de l’envie réelle que j’éprouvais.

- non merci. (Elle avait dû comprendre quand même !). Contente-toi de me libérer. Je vais crever de chaleur.

            En un bond, je fus à côté d’elle et ouvris le duvet. Le corps endormi de Jacob, libéré de la gangue qui le retenait, roula lourdement sur le sol.

- Hé ! Ronchonna-t-il en soulevant les paupières.

            Alors que Bella tentait de s’extirper de son étreinte, il se jeta sur elle comme un sauvage. Mes belles résolutions de la nuit s’évanouirent d’un coup : j’empoignai je ne sais quelle partie de son anatomie et l’envoyai valser contre la paroi de la tente.

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 00:47

Je crus déraciner un arbre tant la densité de ses muscles était impressionnante. Cela freina quelque peu mon élan car j’étais prêt à le liquider sur le champ. Cet instant d’hésitation face à la puissance de Jacob me permit d’entendre le battement de cœur précipité de Bella. Elle était là, derrière moi, ne pouvant heureusement pas voir mon visage déformé par la fureur.

            Mes talons étaient décollés du sol, prêts à bondir et mes muscles contractés attendaient avidement l’impact inéluctable. Le moment était venu d’en finir avec lui. L’espace restreint de la tente représentait  une mise en abyme du monde réel : il n’y avait pas assez de place pour deux dans le cœur de Bella.

            Jacob se conduisait vraiment comme un mâle dominant primaire mais je devais avouer que je n’étais pas bien loin de lui à cet égard. Il était secoué de soubresauts menaçants, prémices de sa transmutation. Dehors, Seth poussa des ululements dont je ne perçus pas le sens - ma concentration était ailleurs - mais ils s’ajoutèrent à la tension ambiante. S’il le fallait, je croquerais deux loups au petit déjeuner !     

            J’allais bondir lorsque Bella passa devant moi et appuya sa main sur ma poitrine pour m’arrêter. Elle voulait encore le protéger ! Je la saisis par la taille un peu brutalement mais elle me repoussa.

- Tu arrêtes ça tout de suite ! me cria-t-elle.

            Elle me parlait comme à un gamin batailleur qui veut faire son chef dans le bac à sable !

- Tu es blessé, Jacob ?

            Elle était véritablement inquiète pour lui, alors que je n’avais pas eu le temps de le toucher. C’était le monde à l’envers…

- Bien sûr que non, répondit-il.

            Voilà qui pouvait s’arranger tout de suite ! Mais Bella se tourna à nouveau vers moi :

- Qu’est-ce que ce comportement ? Excuse-toi.

- Tu plaisantes ? M’écriai-je complètement ahuri. Il t’écrasait !

- Parce que tu l’as jeté par terre. Et il ne m’écrasait pas.

            Pour la première fois depuis quatre-vingts ans, je devais être en train de dormir car la situation me paraissait complètement ubuesque. Elle me demandait de présenter des excuses à celui qui avait dormi contre elle avant de tenter de la réduire en bouillie ! Si encore je lui avais arraché un doigt ou une oreille… Je n’avais même pas eu cette satisfaction.

            Je ravalai mon orgueil pour contenter Bella mais me promis intérieurement de me venger dès que possible.

- Désolé, clébard. Dis-je à contrecœur, glissant malgré tout l’injure la plus correcte de mon répertoire.

- Y’a pas de mal, répondit le Quileute en se moquant ouvertement de ma soumission.

            Je regardai Bella avec anxiété car elle s’énervait rarement contre moi. Elle n’arrivait à cette extrémité que lorsque mes instincts m’avaient poussé sur la mauvaise voie. Je devais lui faire confiance malgré les déceptions de la nuit passée : son bon sens était à toute épreuve.

            Je ne pus rencontrer son regard mais je la vis distinctement frissonner et resserrer ses bras autour d’elle. Elle était habillée trop légèrement pour résister au froid septentrional qui régnait toujours dans la tente. A cette vue, tous mes ressentiments disparurent instantanément car j’étais responsable de ce qu’elle avait à subir. Sa vulnérabilité me touchait plus que tout. Je ramassai donc la parka abandonnée par Jacob pour la poser sur ses épaules menues.

- Tiens, lui dis-je calmement.

- C’est celle de Jacob.

            Est-ce qu’elle allait me lâcher un peu avec lui ! Depuis quelques heures, je tentai de me raccrocher aux branches mais Bella semblait vouloir tailler à la tronçonneuse chacune de mes prises.

- Jacob a de la fourrure, répondis-je sans aménité.

- Si tu n’as rien contre, je préfère me remettre dans le duvet, rétorqua ce dernier trop content de la scène de ménage à laquelle il venait d’assister. Je n’ai pas eu mon content de sommeil. J’ai passé de meilleures nuits.

- C’était ton idée.

            Je priai intérieurement pour qu’il s’en aille et nous laisse enfin seuls. J’avais besoin de retrouver Bella pour apaiser mon esprit tourmenté. Au lieu de cela, il s’était déjà réinstallé dans le sac de couchage et baillait à s’en décrocher la mâchoire.

- Je ne pensais pas à la qualité de la nuit, pérora-t-il. Juste à l’insuffisance de sommeil. J’ai cru que Bella n’allait jamais la boucler.

            Quel salopard ! Le venin emplit ma bouche en même temps qu’un flot d’amabilités que je retins in extremis. Ne pas les lui avoir crachées au visage augmenta encore mon dépit.

- Ravi que tu aies apprécié, réussis-je à articuler.

- Et toi ? Tu as passé une mauvaise nuit ?

- J’en ai connu de pires.

            Comme souvent, le calme froid que j’affichais me surprit. Mon corps et mon esprit étaient en ébullition mais mon masque stoïque n’en laissait rien paraître.

- J’espère quand même qu’elle n’a pas fait partie des meilleures, ricana-t-il sournoisement.

- Sans doute.

            Ma réponse avait été brève pour couper court à son persiflage. Il se servait traitreusement de ce qu’il m’avait soutiré pendant la nuit. Et maintenant qu’il savait que mon amour pour Bella restait platonique, il se croyait tout permis. Son esprit était trop cloisonné pour imaginer une autre sensualité que celle dont il abreuvait ses fantasmes. L’érotisme pour Jacob se résumait à quelques préliminaires irrémédiablement suivies d’un coït bestial. Ce que je partageais avec Bella dépassait grandement cela et donnerait beaucoup plus de valeur à notre première étreinte physique. Je voulais qu’il le sache :

- Toutefois, si j’avais pu être à ta place, poursuivis-je le plus calmement du monde, ça n’aurait pas été la meilleure de mes nuits. Contrairement à toi, pauvre type.

            J’avais réussi à cracher mon venin d’une façon plus symbolique mais toute aussi implacable. Le poison avait atteint ses nerfs. Il se redressa en proie à une fureur enfin dévoilée :

- Vous savez quoi ? Y a trop de monde ici.

- Parfaitement d’accord, acquiesçai-je.

            A la bonne heure, il était donc capable de paroles sensées ! Mais Bella ne sembla pas partager mon enthousiasme : elle me gratifia d’un ridicule coup de coude dans les côtes. Elle crut sans doute y mettre toute sa force mais je sentis à peine son contact. Je retins un rire pour ne pas la vexer et  pour lui cacher combien je goûtais ce retournement de situation. « Mon Jacob » allait prendre ses petites affaires – le peu qu’il avait daigné emporter avec lui- et se diriger en grand vaincu vers la sortie.

- Je dormirai plus tard. De toute façon, il faut que je parle à Sam, prétexta-t-il pour se ménager un reste de dignité.

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 00:50

Mais Bella avait décidé de ne rien m’épargner : quand il commença à ouvrir la fermeture éclair de la tente pour s’éclipser, elle tendit les bras vers lui en jouant la grande scène de la séparation. Sauf qu’elle y mettait tout son cœur et que celui qui la quittait n’était pas, aux dernières nouvelles, le grand amour de sa vie.

- Jacob, attends !

            L’autre recula, s’en tenant à sa première décision.

- S’il te plaît, Jake, reste !

- Non.

             Mon regard allait de l’un à l’autre dans l’incrédulité la plus totale. J’étais au spectacle depuis le début de la journée et l’entracte se faisait douloureusement attendre. Bella voulait-elle nous garder tous les deux avec elle pendant que les autres se battaient ? Et après, continuerions-nous ce petit couple à trois, digne de la plus mauvaise série B ? Allais-je devoir négocier une garde partagée de ma propre femme avec le héros couvert de poils ? Comme pour répondre à mon ironie, il attaqua sa dernière tirade :

- Ne t’inquiète pas, Bella. Je m’en sortirai comme toujours (compte là-dessus…) et ne rêve pas non plus ! (j’essaie pourtant) Je ne laisserai pas Seth prendre ma place et récolter tout le plaisir et toute la gloire (sonnez trompettes, résonnez clairons).

- Sois prudent…

            J’hésitai entre me tordre d’un rire nerveux et applaudir ce morceau de bravoure mais il me manquait encore la chute que Jacob marmonna en quittant définitivement la scène :

- Laisse tomber, Bella.

            Elle revint vers moi, le visage empreint d’une tristesse que je supportai difficilement, pour diverses raisons. Elle se blottit dans la parka de Jacob laissant son odeur planer entre nous malgré son absence. S’appuyant presque machinalement contre moi, elle garda le silence de trop longues minutes pendant lesquelles mon esprit vagabonda du côté de la prairie.

            Tout se mettait en place et ce n’était pas le moment de gâcher une si belle stratégie. L’alliance entre les vampires et les loups devait tenir jusqu’au dénouement            du soir.

- Combien de temps encore ? me demanda-t-elle.

- Alice a prévenu Sam qu’ils seraient ici dans une heure tout au plus.

- Quoi qu’il arrive, nous ne nous séparons pas.

- Oui, lui répondis-je en soupirant.

            J’étais un peu perdu parmi les désirs contradictoires qui animaient Bella. Je me demandais si elle prenait bien la mesure de ce qui allait se jouer d’ici peu. Elle me semblait obnubilée par ses craintes pour Jacob et sa volonté de me garder à ses côtés mais absolument pas par le danger qu’elle courait elle-même. Sa maturité habituelle avait laissé place à des réactions à vif à la limite du caprice.

            Je compris qu’elle était à bout de nerfs et que la préparation pointilleuse du combat, où elle n’aurait aucune part, l’avait perturbée. Tous ses sentiments étaient exacerbés.

- Moi aussi, je me fais du souci pour eux, me dit-elle soudain, croyant que je la trouvais insensible.

- Ils sont capables de se défendre. Simplement, je regrette de manquer une occasion de m’amuser.            Je voulais détendre l’atmosphère mais elle se raidit un peu plus.

- Tranquillise-toi.

            Je la serrai contre moi malgré l’épaisse parka mais je la sentais distante. J’avais pourtant besoin de la toucher pour éloigner mes idées noires. Je levai la main lentement, ne sachant plus quel geste m’était autorisé, et posai mes doigts sur sa joue en la caressant légèrement.

- Veux-tu que je te distraie ?

            Cette question, je la lui avais posée plusieurs fois, comme un code tacite entre nous. C’était l’occasion d’occulter le monde alentour et d’oublier ce qui n’était pas nous. C’était aussi à cet instant une manière de nous retrouver plus intimement, mais Bella frissonna au contact de ma peau glacée et je retirai immédiatement ma main.

- Non, pas maintenant, répondis-je de moi-même en cachant ma déception.

            Décidément, toutes mes tentatives étaient vouées à l’échec comme si l’un des fils fragiles, qui nous liaient de façon si improbable, s’était rompu.

- Il existe d’autres façons de me distraire, me dit-elle en faisant naitre un nouvel espoir dans ma poitrine oppressée.

- quoi, par exemple ?

- Parle-moi de tes dix meilleures nuits. Ca m’intéresse.

            Encore une idée saugrenue sortie tout droit de son esprit inventif ! J’étais totalement dépendant de son tempérament et cette conduite addictive me poussait dans tous mes retranchements. Chacune de ses paroles prenait un sens définitif pour moi, révolutionnant mon univers ou l’apaisant immédiatement. Je me réjouis à cet instant qu’elle renoue le dialogue interrompu sur un sujet qui nous rapprocherait.

- Devine ! m’esclaffai-je alors qu’une bouffée d’allégresse emplissait mon torse.

- Tu en as vécu trop. Un siècle de nuits dont je ne sais rien !

            Pouvait-elle seulement imaginer que le mot « nuit » avait changé de sens depuis que je la connaissais ? Ma vie d’avant, de l’adolescent humain sans doute idéaliste au monstre repenti, n’était qu’une longue nuit angoissante et stérile. Seules les preuves d’attachement de ma famille traversaient ça et là mon existence comme de rares traits de lumière.

            Et puis elle était apparue, telle un soleil de minuit, improbable et aveuglant. Et mes nuits avaient pris une toute autre connotation : intimité plutôt que solitude, douceur, trouble et plénitude.

- Je vais réduire le choix, répondis-je pour faire écho à mes réflexions. Les plus belles n’ont eu lieu que depuis que je t’ai rencontrée.

- Ah bon ?

            Comment pouvait-elle s’étonner ? Elle savait que mes expériences nocturnes se limitaient au mieux à la musique et au pire… je préférais oublier.

- Oui. Et de loin qui plus est, confirmai-je sur un ton enjoué pour que ne transparaisse pas mon dégoût  à la pensée de certaines heures sombres.

            Elle réfléchit trop longtemps : j’aurais voulu entrer dans sa tête par effraction pour lire clairement la moindre de ses pensées.

- A l’aune des miennes, je le conçois, finit-elle par dire.

- Ce sont peut-être les mêmes.

- Il y a la première où tu es resté.

- Pour moi également. Naturellement tu as dormi pendant ma partie préférée.

- Vrai. J’ai jacassé dans mon sommeil cette fois-là aussi.

- En effet.

           

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 00:52

L’évocation de cette première nuit passée dans la chambre de Bella, avec son consentement, me troublait de manière irraisonnable. Ce soir-là, j’avais résisté à l’odeur de son sang au-delà de mes espérances et j’avais enfin mis un nom sur l’autre attirance qu’elle exerçait sur moi. Et c’est contre ce désir impérieux et dévorant que je luttais toujours aujourd’hui.   

- A propos, qu’ai-je dit cette nuit ?

            Sa question claqua dans l’air silencieux, me ramenant brutalement à la réalité. Voulant afficher une égale désinvolture - qui était sans doute la qualité qui me manquait le plus mais que je parvenais à arborer avec une facilité désarmante -, je haussai nonchalamment les épaules.

- C’était à ce point ?

            Raté pour la désinvolture ! Il allait falloir reprendre l’entraînement. Avant tout, ne rien lui dire.

- Rien de trop affreux, répondis-je pour nous rassurer tous deux.

- S’il te plaît, éclaire ma lanterne.

- Tu as surtout murmuré mon prénom comme d’habitude.

- Alors, ça va.

            C’est bon, Edward, tais-toi. Ne remue pas le couteau dans ta propre plaie…

- Vers la fin cependant, tu t’es mise à délirer sur « Jacob, mon Jacob ». (Et voilà…) Il a beaucoup apprécié.

            Je me mordis la langue : si j’avais pu me tétaniser avec mon propre venin, je l’aurais fait ! Je levai les yeux pour éviter le regard de Bella et l’aveu que j’aurais pu y lire. La jalousie venait à nouveau de me pousser à l’imprudence alors que j’aurais préféré ne pas évoquer les hésitations de son cœur.

            Elle m’embrassa en effleurant à peine ma mâchoire et des frissons gagnèrent automatiquement ma nuque et mes épaules mais je ne bougeai pas, ne sachant pas si cette tendresse était contrite ou coupable.

- Navrée, murmura-t-elle. C’est ma façon de les distinguer.

- Qui donc ? Demandai-je immédiatement, incapable de rester tranquille à bouder dignement.

- Le Jacob que j’aime et celui qui me tape sur les nerfs. Comme Docteur Jekyll et Mister Hyde.

            Et débrouille-toi avec ça… Je décidai de passer outre afin de reprendre notre conversation apaisante pour mes blessures surinfectées.

- ça se tient (autant que mes tentatives pour rester impassible). Raconte-moi une autre de tes nuits favorites.

- Celle où nous sommes rentrés d’Italie.

            Je n’aurais pas pensé que Bella ait pu apprécier cette nuit transitoire entre l’entrée des Enfers et le retour à la vie. Elle semblait alors dans un état second dont je m’étais promis de ne pas profiter. Pourtant cette nuit-là avait été une vraie torture pour mes sens. Dès que nous eûmes quitté l’antre des Volturi, l’apaisement de mes craintes avait laissé place à un désir sauvage de la faire mienne. Seules la présence bienveillante d’Alice et la peur de perdre Bella à nouveau étaient parvenues à retenir mes gestes. Ce souvenir mitigé entre bonheur intense et retenue douloureuse me fit froncer les sourcils.

- Tu ne l’as pas aimée, toi ? S’étonna-t-elle.

- Si, mais je suis surpris qu’elle soit sur ta liste. Je pensais que tu avais l’impression risible que je n’agissais que par culpabilité et que j’allais me sauver dès qu’ils ouvriraient les portes de l’avion.

- Pas faux, admit-elle en souriant comme si tout cela n’était plus qu’un lointain souvenir sans conséquences. Mais tu étais là, et c’était l’essentiel.

            Cette déclaration prit un sens formidable en ce début de journée où tout semblait bouleversé. Je me penchai lentement vers elle et posai mes lèvres sur ses cheveux de façon à sentir la chaleur de sa peau entre les mèches soyeuses. L’odeur délicieuse m’invitait à prolonger mon exploration mais elle se mêla bientôt à l’immonde pestilence laissée par Jacob et mes ressentiments ouvrirent à nouveau la porte de mon subconscient. Où était-il ?

            Mes sens aiguisés quittèrent le doux cocon de la tente et perçurent à quelques mètres la présence de mon rival : il était tout près et épiait chacune de nos paroles.

- Je ne mérite pas ton amour,  soufflai-je à Bella en restant assez équivoque pour qu’elle ne soupçonne pas ce que je m’apprêtais à faire.

            Elle rit et continua l’évocation de nos nuits dans une parfaite insouciance :

- La suivante serait celle juste après notre retour à Forks.

- En effet, tu étais si drôle.

            Petit à petit, je ne parlai plus seulement à Bella mais surtout pour que Jacob m’entende. Mon double machiavélique mettait les pièces en place pendant que je poursuivais mon innocente conversation.

- Comment ça, drôle ? m’interrogea Bella en faisant mine d’être vexée.

- Je ne me doutais pas que tes rêves étaient aussi réels. J’ai mis des heures à te convaincre que tu ne dormais pas.

- Je n’en suis toujours pas aussi convaincue. Pour moi, tu as toujours tenu plus de l’irréalité que de la réalité. A toi, maintenant. Est-ce que la mieux a été la première où tu es resté comme pour moi ?

            Le moment était venu d’abattre mes cartes. La culpabilité et le dégout tentèrent une incursion dans mes résolutions mais je les chassai sans états d’âme. Pour moi aussi, tous les moyens étaient bons. Ma réponse fut claire et distincte pour pénétrer profondément dans l’esprit utopique de Jacob :

- Non. La meilleure date d’il y a deux jours, quand tu as accepté de m’épouser.

            Bella fit la moue mais je voulais qu’elle confirme sa décision haut et fort.

- Tu n’es pas d’accord ?

- Si… N’empêche… Je ne comprends pas pourquoi c’est si important pour toi. Je me suis donnée à toi pour toujours depuis le début.

            Je jubilai littéralement. Merci Bella pour ta participation déterminante dans l’élimination finale de l’ami qui n’a pas su rester à sa place. Et maintenant le coup de grâce :

- Dans un siècle, quand tu auras pris assez de recul, je t’expliquerai.

            Oui, Bella, quand tu seras devenue ma femme, quand tu appartiendras à ma famille et à ma race, quand nous aurons enfin tenu les nombreuses promesses de nos corps insatiables et que toi aussi tu voudras goûter au loup-garou, je t’expliquerai…

- Je ne manquerai pas de te le rappeler, dans ce cas, ajouta-t-elle encore, entérinant ainsi chacun de mes mots.

            J’avais enfin décoché sur Jacob une flèche mortelle. Il savait désormais de la bouche même de Bella qu’elle ne serait jamais à lui et qu’elle m’avait choisi pour toujours.

            L’effet ne se fit pas attendre : le quileute succomba à un flot de haine incontrôlable qui hâta sa mutation. Le destin était en marche et m’échappait désormais.

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 00:54

La lucidité me revint d’un coup alors que l’immense loup souffrait mille morts : Bella allait l’entendre et tenter de le consoler. J’avais peut-être amorcé malgré moi  un processus dévastateur. Je m’inquiétai d’abord pour elle et sa réaction face à ma lâcheté.

- Tu n’as pas froid ? lui dis-je sur le même ton que si je lui avais demandé « aimes-tu Jacob ? »

- ça va. Pourquoi ?

            Un hurlement de douleur intense couvrit nos voix. La plainte de Jacob était si déchirante qu’elle m’ôta toute satisfaction. Cette victoire avait le goût amer de la défaite.   

- Parce que ton radiateur est hors d’usage, ironisai-je en marmonnant. La trêve est rompue.

- Il nous a écoutés

- Oui.

- Tu le savais.

- Oui.

            Bella me regarda comme si elle ne me connaissait pas. Ce fut pire qu’une accusation en bonne et due forme ou une colère compréhensible, que j’aurais accueillie avec patience et fatalisme. Il était normal qu’elle m’en veuille et j’avais accepté les termes du contrat au préalable. J’attendais les reproches violents mais ils ne vinrent pas. Elle semblait indifférente à tout et surtout à moi.

- Je n’ai jamais promis de me battre avec loyauté, me justifiai-je alors qu’elle ne me demandait rien. Et il a le droit d’être au courant.

            Elle se prit la tête entre les mains, totalement abattue par les événements. Mes bras se tendirent vers elle mais s’arrêtèrent en chemin : elle allait me repousser et je ne le supporterais pas. Les mots s’étranglaient dans ma gorge et je dus calmer les mouvements nerveux de ma mâchoire pour reprendre la parole :

- Tu m’en veux ?

- Non. Je me fais horreur !

            Cette réaction me surprit car elle ne faisait pas partie du scénario que j’avais projeté et,  même si cela me blanchissait un peu, je ne ressentis pas la délivrance escomptée. Au contraire, un nouvel accès de jalousie enserra mes tempes : il n’y avait qu’elle et Jacob dans cette histoire, où je ne jouais plus qu’un rôle de figurant. Bella ne m’accordait même pas le rôle du méchant.

- Ne te flagelle pas, lui dis-je pour la rassurer.

- C’est ça ! Mieux vaudrait que je garde mon énergie pour tourmenter Jacob. Histoire de ne rien lui épargner.

            Bella ne lui en voulait pas à lui non plus. Pourtant, il nous avait épiés et n’avait récolté que son dû. Si je me considérais comme un grand malade, Jacob en était un autre. Il s’était entiché d’une fille que le sort lui refusait doublement puisqu’elle s’était engagée avec moi et que sa propre nature lycanthrope ne s’était pas imprégnée d’elle. Mais il persévérait dans cet amour impossible, se payant même le luxe d’une déception qu’il aurait pu s’éviter avec un peu de lucidité.

            Il n’était pas une victime. Il luttait en toute conscience contre l’ordre établi et refusait les affres du destin. En fait, nous n’étions pas si différents…

- Il savait à quoi il s’exposait en restant ici.

- Et tu crois que ça compte ? Penses-tu qu’il m’importe qu’il soit ou non prévenu ? Que je trouve ça juste ? Je passe mon temps à le blesser. Chaque fois que j’agis, parle, respire, je lui fais du mal. Je suis un monstre.

-Non, ce n’est pas vrai, protestai-je, sachant pertinemment à quoi ressemblait un véritable monstre.

            Je la serrai contre moi et elle ne se rebella pas, contrairement à ce que j’avais craint. Bella expérimentait les états d’âme qui m’avaient tourmenté au début de notre relation où je me sentais coupable de ce que mon amour pour elle allait engendrer. Je m’en voulais de l’avoir charmée et attirée malgré moi dans une dépendance mortifère. A son tour, elle s’adressait les mêmes reproches vis-à-vis de Jacob. Cela m’alerta sur les sentiments qu’elle lui portait.

- Si ! Pourquoi suis-je aussi mauvaise ? Il faut que je le retrouve.

            Elle se débattit pour échapper à mon étreinte.

- Il est déjà à des kilomètres d’ici, Bella, et il gèle.

- Je m’en fiche. Je ne peux pas rester assise sans bouger.

            Elle abandonna la parka de Jacob et enfila maladroitement ses chaussures. Je la regardais se démener pour sortir de la tente : elle bougeait comme un pantin désarticulé dont le marionnettiste aurait lâché les ficelles.       

- Il le faut… il le faut…répétait-elle à la limite de la crise d’hystérie.

            Quel pouvoir Jacob avait sur elle ! Avait-elle eu une réaction semblable lorsque je l’avais abandonnée au milieu des bois ? J’en arrivais à me demander si je l’avais fait souffrir autant, comme s’il s’agissait d’un concours.

            En tout cas, elle n’avait pas tenté de me retenir avec autant de véhémence. Mon cerveau calculait à toute vitesse les solutions qui s’offraient désormais à moi mais il buttait constamment contre des parois imaginaires. Pour la première fois, j’expérimentai ce qu’était un esprit étriqué, aveuglé et inefficace.

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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