Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /Mai /2009 00:01

- Elle m’aime aussi, figure-toi.

            Cette intuition destructrice m’avait effleuré mais l’entendre verbalisée avec une telle assurance me fit l’effet d’un poignard dans la gorge. Bella lui avait-elle donné des preuves de cet amour? Je restai figé pour mieux contrôler ma respiration rendue nécessaire par le dialogue en cours. Ne pas céder à la provocation.

- Malheureusement elle refuse de l’admettre, soupira-t-il. Elle se ment.

- Je ne suis pas en mesure de confirmer cela.

            Et l’aurais-je fait si j’avais su ? Etais-je capable d’être honnête et droit sur un tel sujet ? Je découvrais certaines facettes peu louables de ma personnalité. Jacob se livrait pour sa part sans retenue, avouant ses souffrances et ses doutes. Il avait des qualités évidentes et attachantes que je cernais mieux. Mon esprit avançait lentement sur le chemin de l’acceptation et, tout comme j’avais autrefois épargné Bella en apprenant à la connaitre, je compris que Jacob était digne d’être aimé.

- Est-ce que ça t’ennuie de ne pas pouvoir déchiffrer ses pensées ? Enchaina-t-il sans soupçonner la victoire de mes réflexions sur mes à priori à son sujet.

- Oui et non, encore une fois. Elle préfère que ce ne soit pas le cas, bien que ça me rende dingue, parfois. Je préfère lui faire plaisir cependant.

             Cette dernière phrase résumait toute ma vie et tous mes choix à venir. La tempête continuait à sévir dehors mais le ciel s’était dégagé dans ma tête. J’eus envie de partager ce moment de calme avec Jacob.

- Merci, murmurai-je. Aussi bizarre que ça puisse sembler, je suis content que tu sois là.

- Autrement dit, tu as beau avoir une envie folle de me tuer, tu es soulagé qu’elle ait chaud.

            Oui, il y avait de cela mais mes sentiments, comme d’habitude, étaient complexes et contradictoires. J’avais beaucoup à apprendre de Jacob : il était entier, sans états d’âme, et généreux. Je n’étais que luttes intérieures et refoulements. J’avais refusé depuis des siècles ma condition immortelle alors qu’il acceptait sa mutation naturellement. Ce trait de caractère le rapprochait de Bella.

- Cette trêve n’est facile pour personne, avouai-je.

- J’en étais sûr ! Tu es aussi jaloux que moi.

- Pas au point de l’afficher, contrairement à toi. Cela ne te rend pas service, sache-le.

            Voilà que je lui donnais des conseils pour séduire Bella ! Ce gamin, sous ses allures inoffensives, était en train de m’embobiner. Il fallait que je me souvienne qu’il était un rival plus dangereux que ce que j’avais d’abord cru. Il fallait que je me souvienne aussi qu’à quelques pas de moi, il enlaçait Bella étroitement et la rendait heureuse. Etrangement, cela ne suffit pas à raviver mon animosité première. Je ne pus discerner si c’était une force nouvelle ou une faiblesse grandissante.

- Tu es plus patient que moi, expliqua-t-il pour répondre à ma dernière remarque.

- Normal, j’ai cent ans d’expérience. J’ai passé un siècle à l’attendre.

            J’aurais voulu ajouter que j’étais supérieur à lui en tout et que son exaltation n’égalerait jamais les sentiments profonds et existentiels que m’inspirait Bella. Mais je me tus car je supportais beaucoup mieux sa présence quand les tensions étaient désamorcées.

- A partir de quand as-tu décidé de jouer le mec tolérant et sympa ? demanda-t-il méfiant.

            Un mec tolérant et sympa : c’était tout à fait moi ! Je ris dans mon for intérieur de ces qualificatifs discutables. Cependant, en matière de tolérance, j’avais fait mes preuves ce soir en acceptant qu’un molosse à poil(s) répande sa chaleur viciée sur le corps le plus délicat qui soit. Pour Bella, j’étais prêt à devenir « tolérant et sympa ». J’expliquai à Jacob que sa souffrance évidente, quand elle était obligée de choisir entre nous deux, me rendait plus magnanime.

- Ce n’est pas trop compliqué à gérer. La plupart du temps, je suis en état de réprimer les sentiments les… moins charitables (mon hésitation souligna l’euphémisme…) que je nourris à ton égard. Il me semble que quelquefois, elle lit en moi mais je n’en suis pas certain.

- A mon avis, tu as seulement eu peur qu’elle ne te choisisse pas si tu l’obligeais à décider.

            Il était plus perspicace que j’aurais cru. Bien qu’absolument certain de l’amour indéfectible que me portait Bella, j’étais parfois la proie de doutes ravageurs car l’opacité de ses pensées laissait trop de liberté à mon imagination. Je craignais, si je lui posais un ultimatum, que son caractère impulsif  l’éloigne de moi ou la jette dans les bras de Jacob, moins par amour pour lui que par esprit de contradiction. Et Dieu seul sait ce qu’elle était capable d’inventer pour se jeter dans la gueule du loup (c’était le cas de le dire !).

 - En partie, oui, avouai-je en lui accordant un nouveau point. Une toute petite partie néanmoins. Nous avons tous nos instants de doute. Je craignais surtout qu’elle ne se fasse du mal en essayant de filer en douce pour te retrouver. Quand j’ai eu accepté l’idée qu’elle était plus ou moins en sécurité avec toi, il m’a paru préférable d’arrêter de la pousser dans ses retranchements.

-  Si je le lui disais, moi, elle ne me croirait pas.

- Je sais.

            Egalité. Pour cette fois, mais je gardais le rôle principal.

-Tu crois tout savoir, hein ? riposta-t-il.

            Jacob avait encore touché juste mais la prétention dont je faisais parfois preuve n’était que le résultat d’un siècle d’assurance. Rien ne m’avait jamais résisté jusqu’à ce que je rencontre Bella. Cependant, cette supériorité avait le goût de la solitude et de l’errance et je ne la regrettais pas. J’avais en fait commencé à vivre en découvrant mes faiblesses et en acceptant d’être faillible. Comme un homme normal, je ne savais pas de quoi demain serait fait car tout était devenu imprévisible.

- Le futur m’échappe, avouai-je sans dissimuler mes tourments.

            A chaque moment semblait se dessiner un avenir tout tracé qui s’évanouissait aussi vite que mon esprit l’avait conçu. Une nouvelle vision s’imposait alors, remplacée par une autre, puis une autre encore. Ces indécisions du sort m’épuisaient. Combien de fois avais-je tué Jacob ce soir ? Combien de fois avais-je rejoint Bella pour me glisser contre elle, tout contre elle ?

- Comment réagirais-tu si elle changeait d’avis ? me demanda Jacob après une longue pause.

- Cela aussi, je l’ignore.

- Tenterais-tu de me tuer ?

- Non.

            (En tout cas, j’essaierais de résister quelques jours.)

- Pourquoi ?

            C’était le moment de faire appel à ma grandeur d’âme si tant est qu’une âme perdue en soit encore capable. J’essayai de me persuader moi-même de ma réponse raisonnable.

- Tu me crois vraiment capable de la blesser de cette manière ?

- Hum… Tu as raison. N’empêche… des fois…

- Des fois, l’idée est alléchante.

            Comme pour répondre à cette idée, ma gorge s’assécha et mes joues se creusèrent. Mon corps n’était jamais aussi sage que mes paroles. Jacob se mit à rire, autant du jeu de mots que de l’ironie dont il n’était pas dupe.

- Exactement, admit-il sur le même ton avant de pousser son avantage en m’interrogeant à nouveau. A quoi ça a ressemblé de la perdre ? Comment as-tu … tenu le coup ?

- Il m’est très difficile d’en parler.

            Jacob m’entrainait sur un terrain dangereux. Soit il était très habile et voulait me faire souffrir par vengeance, soit il cherchait des réponses pour lui-même. La teneur de ses pensées m’apprit qu’il ne prévoyait rien de machiavélique contre moi. Il voulait juste savoir ce qu’il ressentirait s’il la perdait. Je réfléchis à chaque mot que j’allais prononcer.

- Cette impression de perte, je l’ai éprouvée à deux reprises. La première, quand je me suis cru capable de la quitter. C’était… presqu’intolérable.

            En parlant, je revivais cette scène hors du temps où j’avais quitté Bella : sa colère d’abord puis sa stupéfaction et enfin son acceptation sans heurt de la situation. Cela m’avait terrassé puis conforté, par la force des choses, dans mes décisions : elle continuerait sa vie… normalement. Je repris mes pensées à voix haute pour Jacob.

- Je pensais qu’elle m’oublierait, que ce serait comme si je n’étais jamais entré dans sa vie. Pendant plus de six mois, j’ai réussi à m’éloigner, à tenir ma promesse de ne plus jamais perturber son existence.

            A nouveau, un flot de souvenirs me submergea : une course d’errance à travers des paysages arides et des villes surpeuplées, des humains sans visage ni saveur, la piste de Victoria comme seul but de ma quête et le vide total en moi.

- ça n’a pas été aisé, je me suis battu, alors que j’étais conscient que je ne gagnerais pas, qu’il faudrait que je revienne… ne serait-ce que pour vérifier où elle en était. Enfin, tel était l’argument derrière lequel je m’abritais.

            Combien de fois m’étais-je persuadé qu’elle menait une vie d’adolescente normale, affectée quelque temps par un chagrin d’amour sans gravité. J’imaginais les rencontres qu’elle avait pu faire, les liens qui avaient pu se nouer. Au pire de mes cauchemars, je la voyais sourire à un autre et … Mon esprit ne pouvait en supporter davantage. Oui, je serais revenu à Forks tôt ou tard.

- Si je découvrais qu’elle était…raisonnablement heureuse, j’aime à songer que je serais reparti. Sauf qu’elle était malheureuse. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle m’a convaincu de ne pas la laisser demain. Tu t’es demandé quelles étaient mes motivations, et en quel honneur elle se sentait coupable. Elle m’a rappelé ce que je lui avais infligé en l’abandonnant, ce qu’elle ressent toujours quand je m’en vais. Elle s’en veut d’avoir ramené ça sur le tapis, mais elle a raison. Je ne rattraperai jamais cela, ce qui ne m’empêchera pas d’essayer.

            J’avais parlé d’une seule traite pour éloigner les idées noires que ne manquait pas d’évoquer mon impardonnable fuite. Je voulais aussi que Jacob comprenne pourquoi je ne participerais pas au combat contre les nouveau-nés. Je me découvrais assez d’estime à son égard pour lui devoir cette explication.

           
à suivre...

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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