chapitre 22 et 23 d'Hésitation

Jeudi 14 mai 2009 4 14 /05 /Mai /2009 23:22

Edward a emmené Bella dans la tente pour la préserver du combat à venir contre les nouveau-nés de Victoria. Mais Jacob n'est pas loin...



 Q-q-q-quelle h-h-h-heure est-il ?

            Bella était si frigorifiée que les mots franchissaient difficilement ses lèvres. Ses dents s’entrechoquaient sans interruption et son corps contracté ne parvenait plus à lutter contre le froid grandissant qui régnait à l’intérieur de la tente.

- Deux heures.

            Il n’était que deux heures. La nuit commençait à peine mais Bella était déjà à bout de résistance. Je me tenais le plus loin possible d’elle car mon corps de glace aurait littéralement gelé sa peau. Totalement insensible au froid, j’étais pourtant la proie d’une souffrance toute aussi dévastatrice : comment supporter qu’un être aimé puisse dépérir devant soi sans intervenir ? Comment même pouvais-je prétendre à cet amour alors que j’étais physiquement incapable de la réchauffer ? Un vide béant habitait ma poitrine et gagnait peu à peu mon esprit.

- Nous devrions peut-être…

- Non ! Je v-v-vais b-b-b-bien, v-v-v-vraiment. Je n-n-n-ne v-v-v-veux p-p-p-pas sortir.

            Je n’étais pas certain qu’échapper à l’abri de la tente pour aller courir dehors soit la meilleure solution mais j’essayai tout de même de l’en persuader. Je ne pouvais supporter de rester impuissant et la moindre diversion aurait été un soulagement pour ma conscience. Mais Bella n’avait sans doute plus la force d’activer ses muscles pour se réchauffer et c’eut été peine perdue.

- Comment puis-je t’aider ?

            Je la suppliai de trouver une échappatoire car elle faisait toujours preuve d’une inventivité étonnante. Elle secoua la tête dans la pénombre, incapable de parler ou de faire un geste plus suggestif. Dehors, Jacob laissa échapper un gémissement malheureux. Il partageait ma douleur et ses pensées étaient aussi funestes que les miennes.

- V-v-v-va-t’en ! lui ordonna-t-elle pour la énième fois.

- Il s’inquiète pour toi. Lui va bien. Il est équipé pour résister à cette météo.

            En relatant les pensées de Jacob, je maudis le sort injuste qui faisait courir un sang brûlant dans ses veines mais pas dans les miennes. Si mes doigts avaient pu réchauffer le corps grelottant de Bella d’un simple contact, j’aurais sur l’instant oublié mes limites pour glisser mes mains sous ses vêtements et ranimer sa circulation sanguine. Le double dépit que je conçus à cette pensée augmenta mon injuste ressentiment contre Jacob. Il poussa une autre plainte. Même pour ça, il était plus expressif que moi. C’est lui qui allait prendre pour le froid, le vent et tout le reste !

- Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Tu n’as qu’à te rendre utile, toi. Va chercher un radiateur, je ne sais pas, moi !

            Ma réplique pitoyable marquait l’aveu de mon impuissance.

- Je t-t-t-tiens le c-c-c-coup ! protesta Bella pour tenter de désamorcer la tension ambiante.

            Elle était à moitié morte de froid mais elle essayait encore de nous protéger. Sans pouvoir nous réconcilier, elle espérait qu’une entente cordiale était encore possible entre son ami et moi.

            En percevant les nouvelles pensées de Jacob malgré les bourrasques de vent, je sus que c’était définitivement une utopie. Comment osait-il ? Un grognement sauvage jaillit de ma poitrine comme un avertissement furieux mais cet idiot grommela en réponse avant de pousser un ululement démesuré et ridicule. Bella dut se boucher les oreilles.

- Voilà qui n’était pas indispensable, marmonnai-je. De plus c’est une mauvaise idée !

- Elle est toujours meilleure que ce que tu as proposé jusqu’à maintenant ! Riposta Jacob.

            Il avait repris forme humaine ce qui me déplaisait fortement. Le danger qu’il représentait en tant que loup me semblait tout à fait minime : il était jeune et impulsif et je l’aurais terrassé en un éclair. Que Bella caresse sa tête ou enfouisse ses doigts dans son pelage me laissait presqu’indifférent. Elle le regardait alors avec des yeux confiants et attendris sans qu’aucune autre lueur n’allume ses pupilles.

            Mais lorsqu’il réintégrait ce corps d’adolescent surdéveloppé, je sentais mon venin emplir ma bouche et mes muscles se tendre. Il avait tenu Bella dans ses bras, il avait muté pour elle et avait même réussi à l’embrasser de force. Elle niait l’attirance qu’il provoquait chez elle mais je n’étais pas dupe. Ce n’était pas vraiment de l’amour mais cela dépassait grandement les limites de l’amitié.

            A l’extérieur de la tente, Jacob continuait à vociférer contre moi, répétant mes sarcasmes et arguant qu’il n’était pas un saint-bernard. Je souris méchamment dans la pénombre: qu’était-il d’autre qu’un gros chien pataud que j’allais renvoyer à la niche le plus vite possible ?

            Il commença à ouvrir la fermeture éclair de la tente et mon sourire se figea rapidement en un rictus nerveux incontrôlable. Je savais ce qu’il allait faire, je savais qu’il avait raison mais mon orgueil était incapable de l’accepter.

- Ca ne me plait pas. Donne-lui ta veste et file, lui ordonnai-je comme à un gamin désobéissant.

            Jacob se tenait devant moi, le torse nu, la tête emplie d’images très nettes qui ne me laissaient aucun doute sur ses intentions et ses espérances. Sa réponse fut claire et me renvoya en pleine face l’ironie dont j’avais fait preuve:

- Tu as mentionné un radiateur, je suis là.

             Se montrer à moitié nu à longueur de temps ne semblait pas le déranger outre mesure. Bella posa son regard sur lui et ma mâchoire se serra automatiquement.

- J-j-j-jake ! T-t-t-tu es f-f-f-fou ! T-t-t-tu vas m-m-m-mourir de f-f-f-froid !

            En voilà une bonne idée !

- Il y a peu de chances, rigola-t-il. Ma température frôle les quarante-trois degrés. Je vais te faire transpirer en un rien de temps.

            Je grondai immédiatement après cette allusion équivoque. Il n’avait décidément aucune classe ! Sa part animale lui ôtait toutes les inhibitions qui composaient par essence ma nature vampirique. Je lui en voulais d’être en accord avec ses désirs et de pouvoir les exprimer sans honte. Pire, cet abruti était fier de lui !

            Quand il approcha Bella, je sentis mon corps se déplacer par réflexe et prendre une positon d’attaque. Déjà, il ouvrait le sac de couchage mais ce geste anodin prenait dans son esprit débridé un sens bien moins innocent. Il ouvrait lentement le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait.

            Je ne parvenais plus à réfléchir posément : Bella souffrait mais l’antidote me semblait pire que le mal. J’aurais voulu étriper Jacob et voler sa chaleur pour la réchauffer. Mes ongles crochetèrent son épaule avant que je ne m’en rende compte mais la température de sa peau freina ma violence.

- Ne me touche pas ! Feula-t-il.

- Alors ne la touche pas !

            Ma réplique avait été menaçante mais déjà l’évidence se faisait jour dans mon esprit torturé : à cet instant, c’est de lui dont elle avait besoin. Comme pour répondre à mes réflexions, Bella s’interposa.

- N-n-n-ne vous b-b-b-battez pas !

            Mon égoïsme m’avait aveuglé : je voulais rester le seul être capable de la protéger et j’étais prêt à payer le prix fort pour garder cette suprématie.

- Elle te sera très reconnaissante quand ses orteils vireront au noir et tomberont.

            Ce satané cabot pouvait-il lire dans mes pensées ? Chacune de ses phrases arrivait à point nommé pour me déstabiliser. La jalousie avait restreint mon intelligence alors que la sienne, attisée par la situation, était en éveil. Je m’inclinai et repris ma place de pestiféré au fond de la tente.

- Attention à toi.

            Quelques mots peu convaincants, voilà tout ce qui me restait pendant qu’un autre se blottissait contre elle, contre ce corps qui m’appartenait mais que je ne pouvais pas posséder. Il rit face à mon dépit mais je ne lui en voulus pas. C’était mérité.

-Pousse-toi, Bella, ordonna-t-il sans se soucier de ce qu’elle souhaitait.

            Il lui parlait sur un ton assuré qui me renvoyait en plein cœur la relation qui les liait. Malgré l’obscurité, je vis Bella prendre un air outragé devant l’audace de Jacob.

- N-n-n-non ! Tenta-t-elle de répliquer.

- Ne sois pas idiote ! Tu n’aimes donc pas tes doigts de pied ?

            Il m’insupportait à un point inimaginable. Je faisais preuve d’un tel mauvais esprit à cet instant que je lui en voulus à elle aussi : elle paraissait sur jouer son indignation pour me persuader, comme une femme adultère entre son mari et son amant. En toute lucidité, je savais que cette impression était fausse et que Bella aurait préféré cent fois m’attirer contre elle, moi plutôt que lui. Je savais aussi, à son odeur anémiée, que son sang atteignait les limites de sa résistance. Je ravalai donc ma jalousie mal placée et méditai sur les sentiments désordonnés qui m’assaillaient.

            Jacob avait enlacé Bella à l’intérieur du sac de couchage et la serrait contre lui. J’hésitai un instant à quitter la tente pour échapper à ce spectacle mais aussi pour m’éloigner des pensées troublées de cet excité de service. Derrière ses attitudes de grand frère protecteur, j’entrevoyais des intentions beaucoup moins louables.

- Houps, Bella ! Tu es un vrai glaçon ! Chuchota-t-il dans son cou, juste assez fort pour que je comprenne qu’il la touchait étroitement.

- D-d-d-désolée.

- Essaye de te détendre, continua-t-il. Tu auras chaud dans une minute. Bien sûr, ça irait plus vite si tu te déshabillais.

            Ce nouveau trait d’humour s’accompagna d’une image si nette que je ne pus retenir un grognement bestial. Cela correspondait d’ailleurs tout à fait à ce que j’étais : une fauve en cage assistant impuissant à la parade nuptiale d’un mâle usurpateur.

- C’est juste une constatation. Une technique de survie basique, ajouta-t-il sur un ton innocent dont je perçus la cruelle ironie.

- ç-ç-ç-ça suffit, J-j-j-jake !

            Jacob grappillait un peu plus de mon territoire avec une assurance détestable. Désormais, j’étais l’intrus indésirable. Il continua à pérorer :

- Ne t’inquiète pas du buveur de sang. Il est jaloux.

            Buveur de sang ? Quel crétin en puissance !

            Mais après tout, c’était vrai et il pourrait bien en faire les frais ! Croyait-il que Bella accordait une quelconque créance à ses assertions ? Certes, j’étais affreusement jaloux mais pourquoi m’en serais-je caché ? « Jaloux » n’était d’ailleurs pas un mot assez fort pour décrire ce que je ressentais : je me consumais en ressentiments destructeurs qui me précipitaient dans chaque piège tendu par cet imbécile.

            Le jour se fit dans mon esprit avec une facilité déconcertante : il était temps de prendre le jeu à mon compte et de ne plus céder aux provocations de Jacob, quelles qu’elles soient. Je pris ma voix la plus liquoreuse pour lui répondre :

- Oui. Tu n’imagines même pas à quel point je voudrais être à ta place, clébard.

            L’insulte m’avait échappé. Cela me fit un bien fou.

- Chacun a ses limites, répondit-il enfonçant à nouveau ses griffes dans ma plaie mais son ton changea amèrement ensuite : Au moins, tu sais qu’elle préférerait que ce soit toi.

- Vrai.

            Touché ! Et je le coulerai la prochaine fois ! Je me détendis quelque peu en ressentant le bien-être de Bella. Elle s’apaisait et je compris derechef que c’était la seule chose qui me tenait à cœur.

             

 

 

 

           

           

 

           

           

                       

 

 

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Jeudi 14 mai 2009 4 14 /05 /Mai /2009 23:58
L’autre continuait ses petits bavardages inutiles, ne pouvant pas se contenter de la chance qui lui était déjà accordée.

- Là, tu te sens mieux ?

            Bien sûr qu’elle se sentait mieux mais c’était seulement l’effet de la chaleur, certainement pas sa présence puante ! Les mots me brûlèrent la gorge mais ne la franchirent pas.

- Tes lèvres sont encore bleues. Tu veux que je les réchauffe aussi ? Tu n’as qu’à demander.

            Nom de Dieu ! Est-ce qu’il allait la boucler ! Je soupirai lourdement par lassitude mais aussi pour signaler ma présence à l’autre bout de la tente. Il n’avait certainement pas oublié et cela devait d’ailleurs l’exciter au plus haut point. Elle lui demanda de rester sage mais ce fut seulement un murmure étouffé entre leurs deux corps. Le silence qui suivit fut lourd à supporter : dormait-elle ? Cherchait-elle le contact de sa peau ? Lui accordait-elle des gestes tendres ?

            La situation me parut hallucinante tout à coup : un vampire en train de guetter les gestes déplacés d’un demi-loup dans une tente secouée par la tempête. Il fallait vraiment que Bella attire les ennuis pour se retrouver au milieu d’une telle scène.

- Jake ? demanda Bella (Allait-elle finir par s’endormir pour enfin apaiser mes sens en éveil ?) Je peux te demander un truc ? Simple curiosité de ma part.

- Naturellement.

- Pourquoi es-tu plus poilu que tes amis ? Tu n’es pas obligé de répondre si ma question te gêne.

            Bella avait le chic pour poser les questions les plus improbables qui soient et celle-ci me réjouit par avance. Alors, le joli cœur, qu’as-tu à répondre ?

- Parce que mes cheveux sont plus longs, expliqua-t-il amusé en secouant la tête.

- Oh ! Pourquoi ne les coupes-tu pas dans ce cas ? Tu aimes être poilu ?

            Ah ! Bella ! Quelle naïveté parfois ! Jacob était resté sans voix ce qui me fit passablement rire.

- Excuse-moi, ajouta-t-elle en baillant. Je ne voulais pas être indiscrète.

            Jacob hésita imperceptiblement : il pensait à moi. Je me vis dans sa tête, un sourire goguenard aux lèvres. Allez, mon garçon, un peu de courage…

- Il va te le dire de toute façon, maugréa-t-il. J’ai laissé pousser mes cheveux parce que … tu avais l’air de les préférer longs.

- Ah … Les deux me plaisent, Jake. Inutile de supporter cela si c’est un inconvénient.

- Cette nuit, ça a plutôt été un avantage.

            Ce badinage incessant me mettait mal à l’aise. Rien n’était vraiment blâmable mais j’étais obligé d’admettre qu’elle se sentait bien avec lui, et surtout qu’elle avait une vie en dehors de moi alors que je n’avais qu’elle.

            Il lui intima tendrement de dormir et je sentis qu’elle s’abandonnait contre lui. Ma mâchoire se serra à me faire mal tandis que je courbais la tête.

            Je sus gré à Seth d’arriver sur ces entrefaites. Sa présence me remit à l’esprit le combat à venir contre les nouveau-nés et me permit de relativiser quelque peu notre situation.

- Seth est là, avertis-je Jacob au cas où il aurait eu la bonne idée de se décoller de Bella pour sortir rejoindre son ami.

- Super. Comme ça, tu peux t’occuper du reste avec lui pendant que je veille sur ta chérie à ta place.

            Avoir vécu cent ans pour entendre des gamineries pareilles ! Et le pire, c’est que cela m’atteignait quand même.

- Arrêtez ça, vous deux, marmotta Bella dans son demi-sommeil.


à suivre...           

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Jeudi 14 mai 2009 4 14 /05 /Mai /2009 23:59
J’espérais qu’elle sombrerait rapidement pour ne pas trop réfléchir à sa posture dans les bras de Jacob et aux souvenirs que cela ne manquerait pas d’évoquer. Bella ne m’avait jamais raconté en détails les mois passés à ses côtés mais je devinais dans sa mémoire à lui des moments de tendresse et de complicité. Et plus encore dans son imagination…

- S’il te plait, dis-je entre mes dents. Fais un effort !

- Quoi ? répondit-il surpris.

            Quoi ? Il en avait plein la tête ! Toutes sortes de scénarios défilaient dans sa petit cervelle, qui finissaient toujours de la même façon : Bella lui rendait ses baisers, se retrouvait nue comme un vers et cédait à tous ses caprices. Et moi, j’avais subitement disparu de la tente !

- Essaye de contrôler ton cerveau !

- Personne ne t’a demandé de l’écouter, se rebiffa-t-il. Sors de ma tête.

- J’aimerais bien, figure toi. Seulement tes fantasmes sont bruyants. On dirait que tu les cries !

- Je vais tâcher de les garder pour moi.

            Les images les pires n’étaient pas les ébats débridés que Jacob imaginait mais les moments de douceur et d’amour qui me paraissaient plus plausibles. Ils ressemblaient trop à mes propres rêves.

- Oui, répondis-je à l’une des interrogations de son esprit, je suis jaloux de cela aussi.

            Il aurait pu lui offrir sans appréhension cet amour charnel qui m’était interdit et qui restait un écueil entre elle et moi. Je lui avouais ainsi, presqu’honteux, que je n’avais jamais touché Bella.

- Je m’en doutais, répliqua-t-il triomphalement. Voila qui remet à plat les choses, hein ?

- Ne rêve pas !

- Elle peut encore changer d’avis, vu tout ce que je suis capable de lui apporter, et pas toi. Du moins, tant que tu ne l’auras pas tuée.

- Endors-toi, Jacob. Tu commences à me taper sur les nerfs.

- Je vais en effet piquer un petit roupillon. Je suis installé si confortablement, moi.

            Le silence qui suivit ne me satisfaisait pas : regarder Bella dormir était une des choses les plus fascinantes de mon existence quand elle était seule, mais avec cet énergumène contre elle, cela devenait cauchemardesque. De plus, il ne semblait pas vouloir dormir car les questions s’emmêlaient dans son cerveau. J’avais attisé sa curiosité.

- Pourquoi pas ? Répondis-je à sa demande d’éclaircissement.

- Seras-tu honnête ?

- Pose la question, tu verras bien.

- Tu lis dans mes pensées, laisse-moi voir les tiennes, cette nuit. Ce ne serait que justice.

- Tu fourmilles d’interrogations. A laquelle suis-je censé répondre ?

- La jalousie… Elle doit te bouffer, non ? Tu ne peux être aussi sûr de toi que tu en as l’air. Sauf si tu es dépourvu d’émotions.

            Sa remarque m’étonna : j’arrivai donc à faire croire que j’étais impassible, et froid à l’intérieur comme à l’extérieur. Cette découverte me rasséréna. Je décidai néanmoins de ne pas lui mentir sur la nature de ma jalousie.

- Bien sûr qu’elle me ronge. En ce moment, elle est si intense que j’ai du mal à contrôler ma voix. C’est pire quand Bella est loin de moi et près de toi, quand je ne la vois pas.

- Elle t’obsède ? Arrives-tu à te concentrer quand elle est absente ?

            Ses questions étaient si ciblées que je devinais qu’elles étaient aussi valables pour lui. Il cherchait à la fois à connaitre son ennemi déclaré et à se rassurer sur ses propres sensations. Elle l’obsédait lui aussi. Je répondis à son interrogation :

- Oui et non. Mon cerveau ne fonctionne pas tout à fait comme le tien. Je peux penser à bien plus de choses en même temps. (J’espérai que cette prétention apparente ne le braquerait pas car je prenais gout à cette conversation. Il ne releva pas) Donc, quand elle se tait, qu’elle réfléchit, il me suffit de songer à toi pour me demander si elle est avec toi par l’esprit.

            Sa question avait été timide et inquiète.

- Oui, répondis-je, elle pense à toi souvent, plus souvent que je le voudrais.

            Cet aveu était un déchirement : je ne suffisais pas à Bella. Et lui, Jacob, comblait les vides laissés par mes faiblesses.

- Elle souhaite que tu sois heureux, continuai-je. Mais tu le sais et tu t’en sers.

- J’utilise les armes dont je dispose. Je n’ai pas tes avantages. Notamment sa certitude de t’aimer.

- ça aide.

            Mais cet avantage avait été chèrement acquis et j’en tirais une fierté justifiée. Ma satisfaction fut de courte durée car Jacob préparait un coup bas.

à suivre...

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /Mai /2009 00:01

- Elle m’aime aussi, figure-toi.

            Cette intuition destructrice m’avait effleuré mais l’entendre verbalisée avec une telle assurance me fit l’effet d’un poignard dans la gorge. Bella lui avait-elle donné des preuves de cet amour? Je restai figé pour mieux contrôler ma respiration rendue nécessaire par le dialogue en cours. Ne pas céder à la provocation.

- Malheureusement elle refuse de l’admettre, soupira-t-il. Elle se ment.

- Je ne suis pas en mesure de confirmer cela.

            Et l’aurais-je fait si j’avais su ? Etais-je capable d’être honnête et droit sur un tel sujet ? Je découvrais certaines facettes peu louables de ma personnalité. Jacob se livrait pour sa part sans retenue, avouant ses souffrances et ses doutes. Il avait des qualités évidentes et attachantes que je cernais mieux. Mon esprit avançait lentement sur le chemin de l’acceptation et, tout comme j’avais autrefois épargné Bella en apprenant à la connaitre, je compris que Jacob était digne d’être aimé.

- Est-ce que ça t’ennuie de ne pas pouvoir déchiffrer ses pensées ? Enchaina-t-il sans soupçonner la victoire de mes réflexions sur mes à priori à son sujet.

- Oui et non, encore une fois. Elle préfère que ce ne soit pas le cas, bien que ça me rende dingue, parfois. Je préfère lui faire plaisir cependant.

             Cette dernière phrase résumait toute ma vie et tous mes choix à venir. La tempête continuait à sévir dehors mais le ciel s’était dégagé dans ma tête. J’eus envie de partager ce moment de calme avec Jacob.

- Merci, murmurai-je. Aussi bizarre que ça puisse sembler, je suis content que tu sois là.

- Autrement dit, tu as beau avoir une envie folle de me tuer, tu es soulagé qu’elle ait chaud.

            Oui, il y avait de cela mais mes sentiments, comme d’habitude, étaient complexes et contradictoires. J’avais beaucoup à apprendre de Jacob : il était entier, sans états d’âme, et généreux. Je n’étais que luttes intérieures et refoulements. J’avais refusé depuis des siècles ma condition immortelle alors qu’il acceptait sa mutation naturellement. Ce trait de caractère le rapprochait de Bella.

- Cette trêve n’est facile pour personne, avouai-je.

- J’en étais sûr ! Tu es aussi jaloux que moi.

- Pas au point de l’afficher, contrairement à toi. Cela ne te rend pas service, sache-le.

            Voilà que je lui donnais des conseils pour séduire Bella ! Ce gamin, sous ses allures inoffensives, était en train de m’embobiner. Il fallait que je me souvienne qu’il était un rival plus dangereux que ce que j’avais d’abord cru. Il fallait que je me souvienne aussi qu’à quelques pas de moi, il enlaçait Bella étroitement et la rendait heureuse. Etrangement, cela ne suffit pas à raviver mon animosité première. Je ne pus discerner si c’était une force nouvelle ou une faiblesse grandissante.

- Tu es plus patient que moi, expliqua-t-il pour répondre à ma dernière remarque.

- Normal, j’ai cent ans d’expérience. J’ai passé un siècle à l’attendre.

            J’aurais voulu ajouter que j’étais supérieur à lui en tout et que son exaltation n’égalerait jamais les sentiments profonds et existentiels que m’inspirait Bella. Mais je me tus car je supportais beaucoup mieux sa présence quand les tensions étaient désamorcées.

- A partir de quand as-tu décidé de jouer le mec tolérant et sympa ? demanda-t-il méfiant.

            Un mec tolérant et sympa : c’était tout à fait moi ! Je ris dans mon for intérieur de ces qualificatifs discutables. Cependant, en matière de tolérance, j’avais fait mes preuves ce soir en acceptant qu’un molosse à poil(s) répande sa chaleur viciée sur le corps le plus délicat qui soit. Pour Bella, j’étais prêt à devenir « tolérant et sympa ». J’expliquai à Jacob que sa souffrance évidente, quand elle était obligée de choisir entre nous deux, me rendait plus magnanime.

- Ce n’est pas trop compliqué à gérer. La plupart du temps, je suis en état de réprimer les sentiments les… moins charitables (mon hésitation souligna l’euphémisme…) que je nourris à ton égard. Il me semble que quelquefois, elle lit en moi mais je n’en suis pas certain.

- A mon avis, tu as seulement eu peur qu’elle ne te choisisse pas si tu l’obligeais à décider.

            Il était plus perspicace que j’aurais cru. Bien qu’absolument certain de l’amour indéfectible que me portait Bella, j’étais parfois la proie de doutes ravageurs car l’opacité de ses pensées laissait trop de liberté à mon imagination. Je craignais, si je lui posais un ultimatum, que son caractère impulsif  l’éloigne de moi ou la jette dans les bras de Jacob, moins par amour pour lui que par esprit de contradiction. Et Dieu seul sait ce qu’elle était capable d’inventer pour se jeter dans la gueule du loup (c’était le cas de le dire !).

 - En partie, oui, avouai-je en lui accordant un nouveau point. Une toute petite partie néanmoins. Nous avons tous nos instants de doute. Je craignais surtout qu’elle ne se fasse du mal en essayant de filer en douce pour te retrouver. Quand j’ai eu accepté l’idée qu’elle était plus ou moins en sécurité avec toi, il m’a paru préférable d’arrêter de la pousser dans ses retranchements.

-  Si je le lui disais, moi, elle ne me croirait pas.

- Je sais.

            Egalité. Pour cette fois, mais je gardais le rôle principal.

-Tu crois tout savoir, hein ? riposta-t-il.

            Jacob avait encore touché juste mais la prétention dont je faisais parfois preuve n’était que le résultat d’un siècle d’assurance. Rien ne m’avait jamais résisté jusqu’à ce que je rencontre Bella. Cependant, cette supériorité avait le goût de la solitude et de l’errance et je ne la regrettais pas. J’avais en fait commencé à vivre en découvrant mes faiblesses et en acceptant d’être faillible. Comme un homme normal, je ne savais pas de quoi demain serait fait car tout était devenu imprévisible.

- Le futur m’échappe, avouai-je sans dissimuler mes tourments.

            A chaque moment semblait se dessiner un avenir tout tracé qui s’évanouissait aussi vite que mon esprit l’avait conçu. Une nouvelle vision s’imposait alors, remplacée par une autre, puis une autre encore. Ces indécisions du sort m’épuisaient. Combien de fois avais-je tué Jacob ce soir ? Combien de fois avais-je rejoint Bella pour me glisser contre elle, tout contre elle ?

- Comment réagirais-tu si elle changeait d’avis ? me demanda Jacob après une longue pause.

- Cela aussi, je l’ignore.

- Tenterais-tu de me tuer ?

- Non.

            (En tout cas, j’essaierais de résister quelques jours.)

- Pourquoi ?

            C’était le moment de faire appel à ma grandeur d’âme si tant est qu’une âme perdue en soit encore capable. J’essayai de me persuader moi-même de ma réponse raisonnable.

- Tu me crois vraiment capable de la blesser de cette manière ?

- Hum… Tu as raison. N’empêche… des fois…

- Des fois, l’idée est alléchante.

            Comme pour répondre à cette idée, ma gorge s’assécha et mes joues se creusèrent. Mon corps n’était jamais aussi sage que mes paroles. Jacob se mit à rire, autant du jeu de mots que de l’ironie dont il n’était pas dupe.

- Exactement, admit-il sur le même ton avant de pousser son avantage en m’interrogeant à nouveau. A quoi ça a ressemblé de la perdre ? Comment as-tu … tenu le coup ?

- Il m’est très difficile d’en parler.

            Jacob m’entrainait sur un terrain dangereux. Soit il était très habile et voulait me faire souffrir par vengeance, soit il cherchait des réponses pour lui-même. La teneur de ses pensées m’apprit qu’il ne prévoyait rien de machiavélique contre moi. Il voulait juste savoir ce qu’il ressentirait s’il la perdait. Je réfléchis à chaque mot que j’allais prononcer.

- Cette impression de perte, je l’ai éprouvée à deux reprises. La première, quand je me suis cru capable de la quitter. C’était… presqu’intolérable.

            En parlant, je revivais cette scène hors du temps où j’avais quitté Bella : sa colère d’abord puis sa stupéfaction et enfin son acceptation sans heurt de la situation. Cela m’avait terrassé puis conforté, par la force des choses, dans mes décisions : elle continuerait sa vie… normalement. Je repris mes pensées à voix haute pour Jacob.

- Je pensais qu’elle m’oublierait, que ce serait comme si je n’étais jamais entré dans sa vie. Pendant plus de six mois, j’ai réussi à m’éloigner, à tenir ma promesse de ne plus jamais perturber son existence.

            A nouveau, un flot de souvenirs me submergea : une course d’errance à travers des paysages arides et des villes surpeuplées, des humains sans visage ni saveur, la piste de Victoria comme seul but de ma quête et le vide total en moi.

- ça n’a pas été aisé, je me suis battu, alors que j’étais conscient que je ne gagnerais pas, qu’il faudrait que je revienne… ne serait-ce que pour vérifier où elle en était. Enfin, tel était l’argument derrière lequel je m’abritais.

            Combien de fois m’étais-je persuadé qu’elle menait une vie d’adolescente normale, affectée quelque temps par un chagrin d’amour sans gravité. J’imaginais les rencontres qu’elle avait pu faire, les liens qui avaient pu se nouer. Au pire de mes cauchemars, je la voyais sourire à un autre et … Mon esprit ne pouvait en supporter davantage. Oui, je serais revenu à Forks tôt ou tard.

- Si je découvrais qu’elle était…raisonnablement heureuse, j’aime à songer que je serais reparti. Sauf qu’elle était malheureuse. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle m’a convaincu de ne pas la laisser demain. Tu t’es demandé quelles étaient mes motivations, et en quel honneur elle se sentait coupable. Elle m’a rappelé ce que je lui avais infligé en l’abandonnant, ce qu’elle ressent toujours quand je m’en vais. Elle s’en veut d’avoir ramené ça sur le tapis, mais elle a raison. Je ne rattraperai jamais cela, ce qui ne m’empêchera pas d’essayer.

            J’avais parlé d’une seule traite pour éloigner les idées noires que ne manquait pas d’évoquer mon impardonnable fuite. Je voulais aussi que Jacob comprenne pourquoi je ne participerais pas au combat contre les nouveau-nés. Je me découvrais assez d’estime à son égard pour lui devoir cette explication.

           
à suivre...

Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /Mai /2009 00:02
Il ne réagit pas tout de suite. Je sentis que son cerveau découvrait une autre façon de voir les choses, après des mois de sens unique dans le ressentiment qu’il me vouait. Une déception paradoxale le traversa : je n’étais pas le salaud intégral qu’il s’était imaginé. Cela compliquait la situation.

- Et la deuxième fois ? Quand tu l’as cru morte ?

            Sa voix n’était plus qu’un murmure : ses convictions étaient ébranlées. Il n’arrivait pas à verbaliser les nombreuses interrogations qui embrouillaient son esprit. Je compris le sens principal de sa curiosité liée à la transformation de Bella et lui répondis à voix haute.

- Oui. C’est sans doute ce que tu éprouveras. Vu la façon dont tu nous perçois, tu n’arriveras sûrement plus à l’envisager comme Bella. Pourtant, ce sera bien elle.

- ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

            Je faillis lui répondre sur le même ton qu’aux dernières nouvelles, je n’étais pas un décodeur spécialisé dans les fréquences lycanthropes mais il souffrait assez comme ça.

- Je ne peux pas te l’expliquer, répondis-je calmement. Les mots n’y suffisent pas.

- Tu l’as abandonnée parce que tu refusais de la transformer en buveuse de sang, pourtant. Tu souhaites qu’elle reste humaine.

- A l’instant où j’ai compris que je l’aimais, j’ai aussi compris que nous n’avions que quatre solutions. La première, la meilleure pour Bella, aurait été qu’elle ne s’éprenne pas autant de moi, qu’elle m’oublie et passe à autre chose. Je l’aurais accepté même si ça n’aurait rien changé à mes sentiments. Tu me considères comme un rocher vivant, dur, froid. C’est vrai. Nous sommes ainsi et il est très rare que nous expérimentions un réel changement. Lorsque ça se produit, cependant, comme le jour où Bella est entrée dans ma vie, c’est pour l’éternité. Impossible de faire machine arrière…         

            Jacob écoutait attentivement, détournant un peu son attention du visage endormi de Bella. Ma voix devait refléter la force des sentiments qui m’animaient quand j’évoquais mon amour naissant pour une humaine, pour un être qui ne m’était pas destiné. Ses pensées ne montraient aucune animosité particulière.

- La deuxième option, repris-je, celle que j’ai d’abord privilégiée, était de rester à son côté pendant son existence humaine. Ce n’était pas une bonne solution pour elle car elle aurait gâché sa vie avec un inhumain. Pourtant, c’était l’alternative la plus facile pour moi, sachant que, quand elle mourait, je me débrouillerais pour mourir aussi. Soixante, soixante-dix ans, cela m’aurait semblé un laps de temps extrêmement court… Malheureusement, vivre aussi près de mon univers s’est révélé dangereux pour elle. Le pire est arrivé systématiquement. J’ai été terrifié à l’idée que ces soixante années risquaient d’être encore écourtées.

            Tout défilait dans ma mémoire mais Jacob ne pouvait revivre avec moi la désastreuse soirée d’anniversaire de Bella, le regard fou de Jasper et mon désir de sang dompté au prix d’efforts indicibles. Il ne pouvait pas imaginer non plus l’antre des Volturi et l’horreur absolue qui s’y jouait. Cependant, son esprit était assez imprégné de fantasmagories de toutes sortes pour ne pas mettre en doute mes dires. Il songea rapidement à un couple insolite : une vieille dame au bras d’un archange à la peau blanche et aux cheveux roux, mais balaya aussi vite cette idée. Il attendit la suite de mes théories.

- Alors, J’ai opté pour la troisième solution. En espérant l’obliger à choisir la première, j’ai choisi de m’éclipser. Cela n’a pas fonctionné, et j’ai failli nous pousser à la mort tous les deux. C’a a été la pire erreur de ma longue, très longue existence.  Que me restait-il, sinon la dernière alternative ? C’est ce qu’elle veut, du moins elle en est persuadée. J’ai tenté de retarder l’échéance, de lui donner le temps de se raviser. Mais elle est terriblement têtue comme tu le sais. Avec un peu de chance, je parviendrai à gagner quelques mois. Elle est horrifiée par la perspective de vieillir, et son anniversaire est en septembre.

            Mon long monologue avait délivré tant d’informations que je laissai à Jacob un temps de réflexion. Pourtant, j’avais gardé pour moi le secret plus précieux : elle avait accepté de m’épouser aux yeux de tous malgré ce que lui coûtait cet engagement.  C’était la dernière carte et la seule qui vaille désormais, pour le meilleur et pour le pire.

- L’option numéro un me plait bien, marmonna Jacob, définitivement en retard sur la réalité en cours.

            Il n’avait pas fait le deuil de sa Bella, celle dont il rêvait jour et nuit, qui m’oublierait vite et lui donnerait toute une meute de gamins ébouriffés.

            Pourtant, elle n’existait plus, si peu qu’elle ait jamais existé. Avec une petite dose de machiavélisme, je me tus, ne cherchant pas à le détromper.

- Aussi détestable qu’il me soit de le reconnaître, reprit-il en pesant ses mots, je suis forcé d’admettre que tu l’aimes. A ta façon. C’est un fait que je ne discuterai plus. Cela étant, je ne pense pas que tu devrais renoncer à la première solution. Pas encore. Je suis même sûre qu’elle finira par l’accepter.            Je ressentais un plaisir presque sadique à écouter Jacob et ses espérances. Rêve, mon ami, c’est tout ce qu’il te reste.

- Si elle n’avait pas sauté de cette falaise en mars… si tu avais attendu encore six mois avant de vérifier comment elle allait… tu l’aurais retrouvée raisonnablement heureuse. J’avais un plan.     

- Peut-être. C’était un bon plan, m’entendis-je répondre, tout occupé à scruter les pensées désordonnées de son cerveau.

            Il avait baissé sa garde et jouait le tout pour le tout mais c’est moi qui avais en main le meilleur atout.

- Oui, soupira-t-il à regret. Sauf que…

            Sauf que ce plan avait échoué : Bella elle-même l’avait déjoué inconsciemment mais Jacob m’en faisait porter l’entière responsabilité. Il déversa alors un flot de paroles précipitées, cherchant à verbaliser ses espoirs et à me convaincre du bien fondé de ses manigances :

- Donne-moi un an. Je crois vraiment que j’arriverai à la rendre heureuse. Elle est entêtée, je suis bien placé pour le savoir, mais elle peut guérir de toi. Elle a déjà failli le faire.

            Guérir de moi ? J’avais donc obtenu une promotion ! De buveur de sang, j’étais devenu une sorte de virus mortifère qui avait emprisonné le jugement de Bella, l’affaiblissant pour mieux profiter d’elle. Elle n’était qu’une victime qu’un preux chevalier viendrait sauver du dragon sanguinaire. Bizarre quand même ce chevalier couvert de poils !

- Alors elle resterait humaine, continuait-il en plein dans son rêve, avec Charlie, Renée. Elle vieillirait, aurait des enfants… serait elle-même.

            Il avait hésité sur cette dernière phrase mais l’avait prononcée malgré tout. C’était la preuve d’un égocentrisme que je n’avais pas soupçonné chez lui : ainsi Bella serait elle-même en gravitant autour de lui, dans une existence banale et orchestrée. Il n’imaginait pas un instant que sa nature libertaire la poussait au contraire vers autre chose. Et que j’étais impuissant contre cela.

            Mais il avait aussi évoqué des enfants : bien que mon esprit ait accompli un long chemin pour accepter la fatale transformation de Bella (tout y conduisait irrémédiablement depuis son arrivée à Forks : je n’avais que retardé l’échéance), je ne me résignais pas à cette conséquence. Un vampire ne procréait pas. Bella ne porterait aucun enfant et notre amour resterait éternellement stérile. Si j’avais accepté cette idée depuis longtemps, je craignais que Bella regrette ce lourd sacrifice qui tourmentait toujours Rosalie. Cette idée me préoccupait.

             Jacob continuait à argumenter avec force sur l’éventualité d’une vie normale pour Bella et accessoirement d’une descendance hybride, qui ne semblait pas lui poser problème.

- Tu l’aimes assez pour voir les avantages de cette idée, avança-t-il. Elle t’estime incapable d’égoïsme… Prouve-le. Pourrais-tu envisager que je sois mieux que toi pour elle ?

            Cette prise à parti au milieu de maladresse calculées m’incita à la prudence. Jacob maitrisait bien le discours derrière ses manières de brute. Je décidai de lui donner la réponse qu’il avait envie d’entendre, en restant néanmoins ferme sur mes positions. Il avait voulu me culpabiliser, j’allais l’amadouer.

- J’y ai déjà réfléchi, répondis-je. Sur certains points, tu lui corresponds mieux que n’importe quel autre homme. Bella exige qu’on veille sur elle, et tu es assez fort pour la protéger d’elle-même et de tout ce qui conspire contre elle. Tu l’as montré par le passé, et je t’en serai redevable aussi longtemps que j’existerai, quoi qu’il arrive.

            (Edward, tu en fais trop !)

- J’ai même demandé à Alice si elle voyait cela, si Bella serait plus heureuse avec toi. Naturellement, elle n’a pas pu, dans la mesure où elle ne te voit pas, et où Bella est catégorique sur ses désirs, pour l’instant au moins. Je ne suis cependant pas assez bête pour répéter la même erreur qu’avant. Je ne l’obligerai pas à choisir la première option, Jacob. Tant qu’elle voudra de moi, je serai là.

            Cette chute me satisfaisait pleinement. Je ne me débrouillais pas trop mal dans la manipulation rhétorique : donnant l’impression de céder du terrain sur un flanc, j’en reprenais le double ailleurs.

- Et si elle décidait que c’est moi qu’elle préfère ? demanda Jacob à brûle-pourpoint. Je t’accorde qu’il y a peu de chance, mais bon.

- Alors, je la laisserais partir.

            Cette réponse ne me coutait rien : elle m’avait déjà choisi.

- Comme ça ? dit-il, incrédule, et il avait raison de l’être.

            Je tentai donc en quelques mots d’être le plus persuasif possible :

- Je ne lui montrerais jamais à quel point cela me serait difficile. Attention, toutefois, je monterais la garde. Parce que tu pourrais la quitter un jour. Comme pour Sam et Emily, tu n’aurais pas le choix. J’attendrais dans la coulisse, en espérant que cela se produise.

            Je ne sais pas pourquoi je sentais ce besoin impérieux de lui jouer la comédie mélodramatique jusqu’au tomber de rideau. Je trouvais une forme d’excitation un peu malsaine à savoir qu’il la convoitait mais qu’elle était à moi pour toujours. L’éventail des sensations liées à mes sentiments pour Bella était décidément infini, renouvelable et parfois dangereux. Je souhaitais ardemment que Jacob s’imprègne rapidement d’une jolie petite quileute aux cheveux noirs, qu’il pourrait honorer selon ses désirs, quitte à la blesser par mégarde. Il était aussi imprévisible que moi physiquement, quoi qu’il puisse croire.

- Tu as été plus franc que je ne le méritais. Merci, Edward.

            Sa phrase tomba comme un couperet. Une boule se forma dans ma gorge et la culpabilité m’assaillit. Jacob ne méritait pas le raz-de-marée qui allait l’engloutir quand il saurait. Pour la première fois, je me mis à sa place et une compassion sincère m’envahit. Qu’aurait pensé Bella si elle nous avait entendus ? Aurait-elle vu clair dans mon jeu ? La honte me dicta une réponse loyale :

- De rien. Je te répète que je te suis reconnaissant de ta présence ici cette nuit. Si nous n’étions pas des ennemis naturels, et si tu ne t’efforçais pas de me ravir Bella, je crois que je pourrais t’apprécier.

- Et toi, renchérit-il, si tu n’étais pas un vampire répugnant qui s’apprête à boire la vie de la fille que j’aime… non, même comme ça, je n’y arriverais pas.

            Je ris doucement tout en relevant un étonnant paradoxe : Jacob trouvait ma race répugnante alors que nous étions au contraire des êtres civilisés à outrance, libérés des basses contraintes de l’humanité. En revanche, les loups-garous représentaient pour moi le retour à la terre et aux instincts primaires. La culture contre la nature… Ces deux visions du monde étaient vraiment inconciliables, surtout quand l’un des représentants de la race « fréquentable » collait d’un peu trop près la future épouse d’un vampire répugnant…

            Une interrogation me revint subitement à l’esprit et me permit de perpétuer la conversation qui maintenait au calme les pensées de Jacob. Heureusement pour moi et pour Bella, il ne pensait pas à plusieurs sujets à la fois et son corps restait sage quand son cerveau était occupé.

- Puis-je te poser une question ? Lançai-je.

- Parce que tu dois me demander ?

- Je ne lis que ce que tu penses, or tu ne penses pas à ce qui m’intrigue en ce moment. Bella n’a pas voulu évoquer quelque chose, l’autre jour. Une histoire concernant une certaine troisième épouse.

- Ah bon ?

            Jacob reprit mentalement l’ensemble du récit quileute qu’il avait vraisemblablement fait à Bella et déroula devant mes yeux le sacrifice légendaire d’une mère aimante, décidée à sauver sa famille de l’attaque d’un vampire. Immédiatement dans mon esprit, la troisième épouse prit le visage de Bella se poignardant pour détourner l’attention de Victoria et nous laisser le temps de l’éviscérer. Cette vision fut si nette qu’une douleur aiguë me vrilla le ventre et m’arracha un sifflement menaçant.

- Quoi ? S’étonna l’Indien.

            Comment pouvait-on réfléchir aussi lentement ? L’intellect de Jacob suivait un cheminement régulier et rigoureux mais incapable d’éclairs de lucidité alors que mes pensées prenaient la forme de décharges électriques violentes et lumineuses.

- C’est évident, grognai-je. Tellement évident ! J’aurais préféré que tes aînés gardent cette légende pour eux.

            Et que tu l’aies gardé pour toi, Jacob Black !

- Tu n’apprécies pas qu’on dépeigne les sangsues comme des vilains ? demanda-t-il en se fourvoyant sur les causes de ma colère. C’est pourtant vrai, et tu le sais. Autrefois comme maintenant.

- Je m’en fiche complètement ! Tu ne devines donc pas à quel personnage Bella s’est identifiée ?

            J’aurais voulu qu’on m’amène sur le champ un stimulateur à électrochocs pour activer cette cervelle au ralenti ! La température de son corps devait lui chauffer un peu les neurones. Ou bien le contact du corps de Bella avait-il déplacé le siège de sa matière grise ? Il lui fallut encore plusieurs secondes pour entrevoir la vérité.

- Oh ! Flûte ! La troisième épouse. Je vois.

            Oh ! Flûte ?? Mais se rendait-il compte de ce que cela signifiait ? Flûte ? Un juron aussi ridicule sortant de la bouche d’un colosse pareil pour une catastrophe aussi imminente! J’aurais décidément tout entendu ce soir !

- Elle tient à être présente demain, articulai-je à outrance pour être sûr d’être compris, afin de faire ce qu’elle peut pour aider, comme elle dit. Au passage, c’est la deuxième raison qui me pousse à rester ici. Bella est très inventive quand elle le veut.

- Ton soldat de frère lui a soufflé cette idée tout autant que notre histoire.

            Et voilà qu’il m’étonnait à nouveau par sa répartie… Il avait pris la mesure de la situation à son rythme et son agressivité développait enfin ses idées. Quel drôle de fonctionnement !

- J’ai conscience que personne ne songeait à mal, dis-je pour l’apaiser, reconnaissant ainsi que Jasper n’était pas tout blanc dans cette histoire.

- Quand cette trêve prendra-t-elle fin ? Au lever du jour, ou attendrons-nous la fin de la bagarre ?

            Je caressai l’idée de me débarrasser de lui tout de suite avec un bon coup de pied aux fesses et je perçus chez lui un désir tout aussi élégant me concernant. Puis nous pensâmes de concert à Bella endormie au chaud avant cette éprouvante journée. Je pourrais attendre encore une heure ou deux, peut-être trois…Comme un écho, sa tête me renvoya une remarque identique non dénuée d’humour. Nous attendrions en tout cas assez longtemps pour mener à bien notre mission commune. Nous répondîmes en même temps la même chose :

- Au lever du jour.

            Un rire salvateur partagé vint sceller notre union éphémère. Cette gaieté rédemptrice me rendit magnanime :

- Dors bien, Jacob. Profite de cette nuit.

            Toujours assis en tailleur à l’entrée de la tente, je me préparais à quelques heures de silence et de solitude. Au contact de Bella, j’avais réussi à atteindre un état de détente apoplectique qui rendait les nuits moins longues et angoissantes. Ce ne serait jamais réparateur comme un sommeil humain mais je ne cherchais plus à occuper désespérément et à tout prix ces moments d’obscurité. J’avais une vie bien plus belle le jour désormais.

            Mes membres se détendirent. Je m’aperçus que mes poings serrés depuis le début de ma conversation avec Jacob étaient presqu’engourdis. Je fermai les yeux et me concentrai sur la respiration apaisée de Bella. Cela régula immédiatement mes humeurs jalouses et je m’abandonnai à quelques rêves éveillés.

            Bella s’approchait de moi et caressait ma joue avant de poser son poignet ouvert sur mes lèvres. Je respirais son parfum suave et enivrant, responsable de mes plus grands vertiges. Ma langue effleurait les reliefs de ses veines délicates, réveillant mon corps de la torpeur.

            Soudain, Bella se retrouva à moitié nue et entreprit de défaire ma ceinture en répétant qu’elle me voulait tout de suite. Ses yeux brillaient d’un désir sauvage que je ne lui connaissais pas. Ma main courut sur sa poitrine dévoilée … Stop ! Ce n’était pas ma main ! Et ce n’était pas mon rêve ! Nom de Dieu ! Jacob ! J’avais été assez bête pour lui conseiller de profiter de la nuit !

- Je n’entendais pas cela de façon littérale, grognai-je.

- Désolé, chuchota-t-il sans aucune gêne. Tu n’as qu’à nous laisser, qu’on ait un peu d’intimité.

            Le bouffer ! Le bouffer par petits morceaux ! Il allait réussir à faire fondre mon apparente froideur et le flegme dont j’avais fait preuve jusque là. Ses pensées lubriques polluaient mon esprit et imposaient à mes sens bridés des images que je m’étais interdites. Il fallait que je referme instamment cette dangereuse boîte de Pandore.

- Faut-il que je t’aide à t’endormir, demandai-je sournoisement en préparant déjà toutes les manières d’y parvenir.

- Tu peux toujours essayer, ce serait marrant.

- Ne me tente pas, loup. Ma patience a quelques limites quand même.

- Si ça ne t’ennuie pas, je préférerais ne pas bouger.

            A court d’arguments, je restai un moment hébété. Je venais de me faire moucher par un jeune loup aux dents longues, pas si inoffensif que je me plaisais à le croire. De dépit, je me mis à fredonner nerveusement la berceuse de Bella pour ne plus entendre les fantasmes de Jacob. L’air ne se prêtait absolument pas à cette scansion musclée et accélérée mais ma bouche venimeuse avait besoin d’un exutoire efficace. Heureusement que Bella n’entendait pas cette nouvelle version…


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Par mélisandre - Publié dans : chapitre 22 et 23 d'Hésitation
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