Edward a emmené Bella dans la tente pour la préserver du combat à venir contre les
nouveau-nés de Victoria. Mais Jacob n'est pas loin...
Q-q-q-quelle h-h-h-heure est-il ?
Bella était si frigorifiée que les mots franchissaient difficilement ses lèvres. Ses dents s’entrechoquaient sans interruption et son corps contracté ne parvenait plus à lutter contre le froid grandissant qui régnait à l’intérieur de la tente.
- Deux heures.
Il n’était que deux heures. La nuit commençait à peine mais Bella était déjà à bout de résistance. Je me tenais le plus loin possible d’elle car mon corps de glace aurait littéralement gelé sa peau. Totalement insensible au froid, j’étais pourtant la proie d’une souffrance toute aussi dévastatrice : comment supporter qu’un être aimé puisse dépérir devant soi sans intervenir ? Comment même pouvais-je prétendre à cet amour alors que j’étais physiquement incapable de la réchauffer ? Un vide béant habitait ma poitrine et gagnait peu à peu mon esprit.
- Nous devrions peut-être…
- Non ! Je v-v-vais b-b-b-bien, v-v-v-vraiment. Je n-n-n-ne v-v-v-veux p-p-p-pas sortir.
Je n’étais pas certain qu’échapper à l’abri de la tente pour aller courir dehors soit la meilleure solution mais j’essayai tout de même de l’en persuader. Je ne pouvais supporter de rester impuissant et la moindre diversion aurait été un soulagement pour ma conscience. Mais Bella n’avait sans doute plus la force d’activer ses muscles pour se réchauffer et c’eut été peine perdue.
- Comment puis-je t’aider ?
Je la suppliai de trouver une échappatoire car elle faisait toujours preuve d’une inventivité étonnante. Elle secoua la tête dans la pénombre, incapable de parler ou de faire un geste plus suggestif. Dehors, Jacob laissa échapper un gémissement malheureux. Il partageait ma douleur et ses pensées étaient aussi funestes que les miennes.
- V-v-v-va-t’en ! lui ordonna-t-elle pour la énième fois.
- Il s’inquiète pour toi. Lui va bien. Il est équipé pour résister à cette météo.
En relatant les pensées de Jacob, je maudis le sort injuste qui faisait courir un sang brûlant dans ses veines mais pas dans les miennes. Si mes doigts avaient pu réchauffer le corps grelottant de Bella d’un simple contact, j’aurais sur l’instant oublié mes limites pour glisser mes mains sous ses vêtements et ranimer sa circulation sanguine. Le double dépit que je conçus à cette pensée augmenta mon injuste ressentiment contre Jacob. Il poussa une autre plainte. Même pour ça, il était plus expressif que moi. C’est lui qui allait prendre pour le froid, le vent et tout le reste !
- Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Tu n’as qu’à te rendre utile, toi. Va chercher un radiateur, je ne sais pas, moi !
Ma réplique pitoyable marquait l’aveu de mon impuissance.
- Je t-t-t-tiens le c-c-c-coup ! protesta Bella pour tenter de désamorcer la tension ambiante.
Elle était à moitié morte de froid mais elle essayait encore de nous protéger. Sans pouvoir nous réconcilier, elle espérait qu’une entente cordiale était encore possible entre son ami et moi.
En percevant les nouvelles pensées de Jacob malgré les bourrasques de vent, je sus que c’était définitivement une utopie. Comment osait-il ? Un grognement sauvage jaillit de ma poitrine comme un avertissement furieux mais cet idiot grommela en réponse avant de pousser un ululement démesuré et ridicule. Bella dut se boucher les oreilles.
- Voilà qui n’était pas indispensable, marmonnai-je. De plus c’est une mauvaise idée !
- Elle est toujours meilleure que ce que tu as proposé jusqu’à maintenant ! Riposta Jacob.
Il avait repris forme humaine ce qui me déplaisait fortement. Le danger qu’il représentait en tant que loup me semblait tout à fait minime : il était jeune et impulsif et je l’aurais terrassé en un éclair. Que Bella caresse sa tête ou enfouisse ses doigts dans son pelage me laissait presqu’indifférent. Elle le regardait alors avec des yeux confiants et attendris sans qu’aucune autre lueur n’allume ses pupilles.
Mais lorsqu’il réintégrait ce corps d’adolescent surdéveloppé, je sentais mon venin emplir ma bouche et mes muscles se tendre. Il avait tenu Bella dans ses bras, il avait muté pour elle et avait même réussi à l’embrasser de force. Elle niait l’attirance qu’il provoquait chez elle mais je n’étais pas dupe. Ce n’était pas vraiment de l’amour mais cela dépassait grandement les limites de l’amitié.
A l’extérieur de la tente, Jacob continuait à vociférer contre moi, répétant mes sarcasmes et arguant qu’il n’était pas un saint-bernard. Je souris méchamment dans la pénombre: qu’était-il d’autre qu’un gros chien pataud que j’allais renvoyer à la niche le plus vite possible ?
Il commença à ouvrir la fermeture éclair de la tente et mon sourire se figea rapidement en un rictus nerveux incontrôlable. Je savais ce qu’il allait faire, je savais qu’il avait raison mais mon orgueil était incapable de l’accepter.
- Ca ne me plait pas. Donne-lui ta veste et file, lui ordonnai-je comme à un gamin désobéissant.
Jacob se tenait devant moi, le torse nu, la tête emplie d’images très nettes qui ne me laissaient aucun doute sur ses intentions et ses espérances. Sa réponse fut claire et me renvoya en pleine face l’ironie dont j’avais fait preuve:
- Tu as mentionné un radiateur, je suis là.
Se montrer à moitié nu à longueur de temps ne semblait pas le déranger outre mesure. Bella posa son regard sur lui et ma mâchoire se serra automatiquement.
- J-j-j-jake ! T-t-t-tu es f-f-f-fou ! T-t-t-tu vas m-m-m-mourir de f-f-f-froid !
En voilà une bonne idée !
- Il y a peu de chances, rigola-t-il. Ma température frôle les quarante-trois degrés. Je vais te faire transpirer en un rien de temps.
Je grondai immédiatement après cette allusion équivoque. Il n’avait décidément aucune classe ! Sa part animale lui ôtait toutes les inhibitions qui composaient par essence ma nature vampirique. Je lui en voulais d’être en accord avec ses désirs et de pouvoir les exprimer sans honte. Pire, cet abruti était fier de lui !
Quand il approcha Bella, je sentis mon corps se déplacer par réflexe et prendre une positon d’attaque. Déjà, il ouvrait le sac de couchage mais ce geste anodin prenait dans son esprit débridé un sens bien moins innocent. Il ouvrait lentement le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait.
Je ne parvenais plus à réfléchir posément : Bella souffrait mais l’antidote me semblait pire que le mal. J’aurais voulu étriper Jacob et voler sa chaleur pour la réchauffer. Mes ongles crochetèrent son épaule avant que je ne m’en rende compte mais la température de sa peau freina ma violence.
- Ne me touche pas ! Feula-t-il.
- Alors ne la touche pas !
Ma réplique avait été menaçante mais déjà l’évidence se faisait jour dans mon esprit torturé : à cet instant, c’est de lui dont elle avait besoin. Comme pour répondre à mes réflexions, Bella s’interposa.
- N-n-n-ne vous b-b-b-battez pas !
Mon égoïsme m’avait aveuglé : je voulais rester le seul être capable de la protéger et j’étais prêt à payer le prix fort pour garder cette suprématie.
- Elle te sera très reconnaissante quand ses orteils vireront au noir et tomberont.
Ce satané cabot pouvait-il lire dans mes pensées ? Chacune de ses phrases arrivait à point nommé pour me déstabiliser. La jalousie avait restreint mon intelligence alors que la sienne, attisée par la situation, était en éveil. Je m’inclinai et repris ma place de pestiféré au fond de la tente.
- Attention à toi.
Quelques mots peu convaincants, voilà tout ce qui me restait pendant qu’un autre se blottissait contre elle, contre ce corps qui m’appartenait mais que je ne pouvais pas posséder. Il rit face à mon dépit mais je ne lui en voulus pas. C’était mérité.
-Pousse-toi, Bella, ordonna-t-il sans se soucier de ce qu’elle souhaitait.
Il lui parlait sur un ton assuré qui me renvoyait en plein cœur la relation qui les liait. Malgré l’obscurité, je vis Bella prendre un air outragé devant l’audace de Jacob.
- N-n-n-non ! Tenta-t-elle de répliquer.
- Ne sois pas idiote ! Tu n’aimes donc pas tes doigts de pied ?
Il m’insupportait à un point inimaginable. Je faisais preuve d’un tel mauvais esprit à cet instant que je lui en voulus à elle aussi : elle paraissait sur jouer son indignation pour me persuader, comme une femme adultère entre son mari et son amant. En toute lucidité, je savais que cette impression était fausse et que Bella aurait préféré cent fois m’attirer contre elle, moi plutôt que lui. Je savais aussi, à son odeur anémiée, que son sang atteignait les limites de sa résistance. Je ravalai donc ma jalousie mal placée et méditai sur les sentiments désordonnés qui m’assaillaient.
Jacob avait enlacé Bella à l’intérieur du sac de couchage et la serrait contre lui. J’hésitai un instant à quitter la tente pour échapper à ce spectacle mais aussi pour m’éloigner des pensées troublées de cet excité de service. Derrière ses attitudes de grand frère protecteur, j’entrevoyais des intentions beaucoup moins louables.
- Houps, Bella ! Tu es un vrai glaçon ! Chuchota-t-il dans son cou, juste assez fort pour que je comprenne qu’il la touchait étroitement.
- D-d-d-désolée.
- Essaye de te détendre, continua-t-il. Tu auras chaud dans une minute. Bien sûr, ça irait plus vite si tu te déshabillais.
Ce nouveau trait d’humour s’accompagna d’une image si nette que je ne pus retenir un grognement bestial. Cela correspondait d’ailleurs tout à fait à ce que j’étais : une fauve en cage assistant impuissant à la parade nuptiale d’un mâle usurpateur.
- C’est juste une constatation. Une technique de survie basique, ajouta-t-il sur un ton innocent dont je perçus la cruelle ironie.
- ç-ç-ç-ça suffit, J-j-j-jake !
Jacob grappillait un peu plus de mon territoire avec une assurance détestable. Désormais, j’étais l’intrus indésirable. Il continua à pérorer :
- Ne t’inquiète pas du buveur de sang. Il est jaloux.
Buveur de sang ? Quel crétin en puissance !
Mais après tout, c’était vrai et il pourrait bien en faire les frais ! Croyait-il que Bella accordait une quelconque créance à ses assertions ? Certes, j’étais affreusement jaloux mais pourquoi m’en serais-je caché ? « Jaloux » n’était d’ailleurs pas un mot assez fort pour décrire ce que je ressentais : je me consumais en ressentiments destructeurs qui me précipitaient dans chaque piège tendu par cet imbécile.
Le jour se fit dans mon esprit avec une facilité déconcertante : il était temps de prendre le jeu à mon compte et de ne plus céder aux provocations de Jacob, quelles qu’elles soient. Je pris ma voix la plus liquoreuse pour lui répondre :
- Oui. Tu n’imagines même pas à quel point je voudrais être à ta place, clébard.
L’insulte m’avait échappé. Cela me fit un bien fou.
- Chacun a ses limites, répondit-il enfonçant à nouveau ses griffes dans ma plaie mais son ton changea amèrement ensuite : Au moins, tu sais qu’elle préférerait que ce soit toi.
- Vrai.
Touché ! Et je le coulerai la prochaine fois ! Je me détendis quelque peu en ressentant le bien-être de Bella. Elle s’apaisait et je compris derechef que c’était la seule chose qui me tenait à cœur.
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